NAZIONALE
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HISTOIRE
DES GAULOIS
Paria. — imprimé chez Booaventure et Ducessuis, 65, quai des Augustins.
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HISTOIRE
DES
GAULOIS
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DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULÉS JUSQU'A L’ENTIÈRE SOUMISSION DE LA GAULE A LA DOMINATION ROMAINE
_ PAR
M. A M É D É E T H I E 11 R Y
Membre de l'Institut
CINQUIÈME ÉDITION
REVUE ET AUGMENTÉE.
I
DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
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A MON FRÈRE
AUGUSTIN THIERRY
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PRÉFACE
En publiant cette quatrième édition de -V Histoire des Gaulois, je crois utile de reproduire ici quelques pages qui précédaient la troisième publiée en 1844. J’y parlais de mon livré, des raisons qui me l’avaient fait entreprendre, et aussi de l’état où se trouvait alors la science ethnologique, en ce qui concerne la plus obscure assurément , mais non la moins importante de nos origines nationales.
« Je n’ai point oublié, y disais-je, quelle curiosité indulgente accueillit mon livre lors de son apparition en 1 828. C’était la première fois qu’on tentait d’ame- ner aux proportions d’une histoire ces fragments sans liaison, ces pages volantes disséminées dans les auteurs grecs et romains, et qui contiennent le secret de la vie de nos pères. Bien jeune encore, l’auteur avait formé le dessein hardi d’introduire l’unité dans ce chaos , au moyen d’une donnée ethnologique en . rapport avec la double science de l’histoire et des langues : c’était essayer d’organiser un corps avec des lambeaux, et d’y faire descendre une âme. Si la nouveauté des questions soulevées put étonner d’abord quelques esprits, ce sentiment n’existe plus maintenant que les mêmes questions agitées, discu- tées en France, en Angleterre, en Allemagne, ont
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PRÉFACE
pris une place définitive dans le domaine public de l’histoire. Je n’ai donc plus à me défendre d’une hardiesse que le progrès des sciences historiques a justifiée, mais seulement à exposer dans quel rap- port mon livre se trouve actuellement avec l’état de nos connaissances ethnologiques.
« En France, la critique l’a traité avec une ex- trême bienveillance. Deux éditions d’un travail si sérieux et si spécial se sont écoulées en peu d’an- nées. Les idées sur lesquelles il repose ont été ad- mises généralement dans l’enseignement des écoles; il est même peu d’ouvrages considérables publiés dans ces derniers temps sur l’histoire de France qui ne m’aient fait l’honneur d’adopter plus ou moins complètement le système exposé dans le mien. Enfin, l’attention et le goût du public s’étant .portés depuis lors vers l’étude des idiomes gaulois, des hommes habiles en ont rapproché les dialectes, étudié le mécanisme , et l’ont comparé à celui des autres idiomes indo-européens. N’aurais-je d’autre mérite que d’avoir coopéré à ce mouvement d’études, de l’avoir provoqué pour ma faible part, je me trou- verais encore assez payé de tant de longues années consumées dans un labeur pénible et souvent ingrat.
« En Allemagne, où aucune question ne se traite à demi, où l’érudition patiente et l’hypothèse, même aventureuse, savent marcher de concert, et jouis- sent du même droit de bourgeoisie, la question des
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PREFACE
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origines gauloises a été abordée aussi, et l’a été sous toutes ses faces. Dans cette seconde épreuve, il n’est pas resté un seul point de fait sans examen, une seule conjecture sans débat; et qu’on me permette de le dire avec quelque orgueil, le système que je croyais vrai est non-seulement demeuré debout, mais s’est encore fortifié pâr la controverse. Au nombre des ou- vrages allemands dont tes conclusions se sont trou- vées le plus fréquemment conformes aux miennes, il me suffit de citer la Celtica de M. Diefenbach, publiée de 1838 à 1840 : livre excellent, qui résume à mer- veille l’état de la science ; revue critiqueoù toutes les opinions anciennes et modernes comparaissent de- vant un juge d’une compétence irrécusable; inven- taire ethnographique érudit, intelligent, impartial ; exact comme ce que font nos voisins, Concluant comme ce qui se fait chez nous. Je dois à M. Diefen- bach des remerciements pour la part bienveillante qu’il y accorde à mes idées. Quelques dissidencesj faciles à expliquer parla différence du point de vue, me séparent seules de plusieurs historiens allemands et slaves très-recommandables'. J’ajouterai que Nie- buhr, dans la dernière édition de son Histoire Ro- maine, publiée en 1830, et qui a reçu-de grands développements en ce qui concerne les origines gau-
1. Je ne sais comment M. Schaffarick a pu trouver que je rattache les Galls aux Ibères,, et n’assigne que les Kimris à la souche indo-euro- péenne (Slavische Alterthiimer, t. I, p. 375). Je (lis précisément le con- traire. v . ’ ’ . ~ •
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PREFACE
loises, était arrivé à une formule très-rapprochée de la mienne. Je ne veux certes attribuer à mes travaux aucune influence sur la direction d’idées d’un homme tel que Niebuhr : cette prétention me siérait mal, et est assurément bien étrangère à ma pensée. Si je signale cette ressemblance, c’est qu’elle donne plus d’auto- rité à des opinions que je crois bonnes, et qu’elle peut, quant à ce qui me regarde, rassurer le public français sur l’intfitlgence de ses jugements.
« Eu Angleterre, M. le docteur Pritchard m’a com- battu sur plusieurs points avec une science dont j’ai fait mon profit, et une courtoisie que je devais at- tendre d’un tel adversaire.
«Je n’en dirai pas autant de certaines attaques qui me sont venues d’un pays voisin, au sujet des ori- gines de la Belgique, et attendu que j’ai le malheur de croire et d’affirmer, avec toute l’antiquité, que les Belges étaient de sang gaulois et nôn pas ger- main. A l’ aigreur qui perçait sous la critique ; à l’ex- .. cesSive sévérité des jugements portés sur nos pères, comparés aux anciens Teutons, il m’a été facile de reconnaître qu’on mêlait une question de politique contemporaine à une question d’histoire spéculative, parfaitement désintéressée dans mon livre. Sur ce terrain, j’ai pu me dispenser de répondre. Mais je
me suis remémoré cette phrase où Tacite, i] y a plus
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de dix-sept cents ans, signalait déjà chez quelques Belges une affectation de germanisme : « Treviri et
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PREFACE.
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« Nervii circa affectationem germanicæ origiriis ultrô « ambitiosi suut : tanquàm, per hanc gloriam san- « guinis, à similitudine et inertiâ Gallorum separen- « tur. » Je ne suppose pas que ce soit précisément la faiblesse delà France qui soulève aujourd’hui mes critiques contre les vérités de l’histoire. Si j’en parle ici, c’est pour blâmer des tendances que je crois mortelles à la science, et réclamer du moins en ma faveur, à défaut de tout autre titre, la sincérité des intentions et la bonne foi dans l’étude.
« Grâce à la critique sérieuse, grâce aux travaux que j’énonçais tout à l’heure, mon livre s’est notablement amélioré ; des choses douteuses ont disparu; d’autres se sont éclaircies; d’autres enfin, présentées d’une manière trop concise, ont reçu des développements propres à en compléter la démonstration. L’Introduc- tion, qui renferme la discussion des bases ethnolo- giques, a été refondue et portée presque au doublé. Enfin je crois avoir satisfait aux exigences de mes Aristarques sur les points vraiment importants de la question. • * •
« Qu’on me permette d’ajouter un mot sur le but què je me suis proposé en entrant dans la carrière des études historiques. L ’ Histoire des Gaulois „ lors- que je la composai, se liait intimement dans ma pen- sée à un second ouvrage, l’ Histoire de la Gaule sous l' administration romaine. Nous étions alors au plus fort de cette croisade généreuse qui fonda et popula-
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XII
PRÉFACE.
risa en France la réforme historique. Peu d’époques littéraires, on s’en souvient, provoquèrent ime sym- pathie plus universelle et plus vive. On eût dit l’exis- tence même de la patrie intéressée à ces recherches dont elle était le premier objet. Toutes les imagina- tions semblaient en éveil; tous les cœurs battaient dans l’attente; c'était à qui apporterait son grain de sable à l’œuvre de reconstruction, et les mains qui ne travaillaient pas, applaudissaient avec reconnais- sance aux travailleurs. Une insatiable curiosité de trouver et d’apprendre poussait les esprits plus par- ticulièrement vers la découverte de nos origines na- tionales. Déjà quelques-uns de ces hommes qui sa- vent s’approprier les temps en y imprimant le sceau de leur génie, s’étaient emparés de l’époque gernii; - nique et de celle du moyen âge ; mais la tête de notre histoire restait toujours enveloppée de ténèbres. Ce fut là que j’osai me diriger, espérant y faire jaillir un peu de lumière.
« En partant de la période gallo-franke comme d’une des divisions naturelles de nos annales, et re- montant plus haut, à travers le cours des âges, je ren- contrais deux autres périodes historiques tout aussi naturellement tracées, et auxquelles se rattachaient deux grands problèmes non résolus.
« Quand les Burgondes , les Wisigoths, les Francs vinrent occuper la Gaule, celle-ci était romaine elle formait une province de cet empire universel dont
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PRÉFACE.
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les maîtres siégeaient au Capitole. Qu’était-ce qu’être Romain? quelle place tenait la province gauloise dans l’unité de l’Empire? quel rôle joua-t-elle dans ses destinées? qu’avons-nous reçu, perdu, conservé mal- gré les siècles de cette civilisation romaine interrom- pue par les Germains? C’était le premier problème qui s’offrait à moi.
« Le second appartenait à une époque plus reculée, à l’époque où la Gaule, en possession de son indé- pendance barbare, n’avait point encore connu la loi de l’étranger. Il consistait à déterminer les éléments ethnologiques de cette grande famille qui remplit l’ancien monde de ses armes et de son nom ; à re- chercher de quelles races elle se composa ; quels furent son caractère, ses mœurs, et, sur tous les points du globe où elle mit le pied , .ses destinées, ayant que la fortune l’eût abaissée partout sous le joug des Romains. ...
« Ce dernier problème, le premier à traiter dans l’ordre des dates, YHistoire des Gaulois en proposait une solution; j’ai abordé l’autre dans mon Histoire de la Gaule sous l’administration romaine , que j’espère com- pléter incessamment. Conçus dans une même idée, et se liant l’un à l’autre par un plan commun, ces deux ouvrages forment ensemble une introduction à ce qu’on a coutume d’appeler Y histoire de France ; in- troduction nécessaire pour l’intelligence^ du reste, car les événements de la vie des peuples sont
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XIV
PRÉFACE.
bien souvent une énigme dont le mot. oublié des enfants, ne se retrouve plus que dans le berceau des pères.
« Voilà le terrain que j’ai passé tant d’années à déblayer. Quoi que vaille mon œuvre, elle m’appar- tient. Si, dans la division du travail historique , je n’ai point couru après les tâches brillantes, le public me rendra du moins cette justice, que j’ai accompli celle-ci avec conscience et courage. »
J’écrivais ces lignes il y a treize ans; depuis lors, une thèse autrefois débattue en France et abandon- née, celle qui tend à confondre les races gauloise et germanique sous l’appellation commune de Celles ‘ a été reprise en Allemagne. Aux xvn* et xviii* siècles, des savants français, égarés peut-être par un senti- ment patriotique mal entendu s’efforcèrent d’établir que les Germains étaient des Celtes, c’est-à-dire des Gaulois : quelques savants allemands prétendent démontrer aujourd’hui que les Celles sont des Ger- mains; on voit que c’est la même thèse prise à rebours, suivant qu’on appartient à ce côté du Rhin ou à l’autre. Nous avons même eu des érudits qui voyaient des Celtes partout; et les conséquences ridicules où l’esprit de système conduisit ces Celto- manes passionnés sont encore présentes à toutes les mémoires. De tels excès décrédilèrent en France les études celtiques, pendant la seconde moitié du der- nier siècle. Puisse-t-il n’en être pas de même chez
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nos voisins! Au reste , la discorde semble avoir déjà pénétré dans le camp du Celto -Germanisme , car il a bien fallu se poser de prime-abord cette question :
« Quels sont les vrais Germains? » Question toujours agitée de l’autre côté du Rhin , et toujours brûlante.
Comme les arguments qui ont fait rejeter la thèse soutenue autrefois eu France s'appliquent égale- ment à celle qui se soutient en Allemagne , j’ai dû persister, avec Fréret et les meilleurs critiques fran- çais , dans mon opinion sur la séparation des races germanique et gauloise, attribuant à celle-ci parti- culièrement la dénomination de Celte, mais recon- naissant que celle appellation, prise dans un sens géographique, a reçu quelquefois dans les textes des anciens une extension exagérée.
La numismatique gauloise, fondée depuis moins de vingt-cinq ans , sous l’inspiration de l’histoire, jette déjà de vives lumières dans les obscurités .de nos origines. Débarrassée des interprétations mytho- . • logiques qui en faisaient uu chaos d’hypothèses toutes plus folles les unes que les autres , et désormais assise sur des principes assurés, l’étude de nos mon- naies nationales est devenue une science. Les peuples, les villes, les chefs gaulois reviennent ainsi à la. clarté du jour, avec leurs attributs, sur leurs pro- près monuments. On pourrait presque faire une ga- lerie des médailles frappées au nom des personnages qui jouèrent un rôle important dans la guerre de
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XVI
PRÉFACE.
l’indépcndauce : Luctère, Tasgèle, Yiridorix, Durât. Litavicus et le grand Vercingétorix. Nous possédons même des médailles commémoratives de l’événement qui amena dans les Gaules César et ses légions, et dont lerécitouvre les Commentaires du conquérant. Je veux parler du Triumvirat organisé par Orgétorix , Cassic etDuumorix, ans avant notre ère, dans le but d’en- vahir toute la Gaule au moyen de l’émigration des Helvètes, et d’y fonder leur domination. La plus curieuse de ces médailles, celle qui confirme l’al- liance d’Orgétorix avec les Édues par l’intermédiaire de Dumnorix , porte d’un côté une tête de Diane avec la légende Edtris , et au revers un ours avec ce mot, Orcitiriao. « La beauté du travail de la médaille et le choix de la tête qui en forme le type principal indi- quent que le peuple des Eduens, placé par la civi-
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lisation avant tous les autres peuples de la Gaule indépendante, avait attiré chez lui des artistes de Marseille ou en possédait de nationaux formés à l’école de cette ville célèbre. » J’emprunte cette ob- servation à mon confrère et ami M. de la Saussaye, qui a fixé l’attribution de ce curieux monument avec sa sagacité ordinaire l.
1. Monnaies des Êduens, par M. L. de la Saussaye, membre de l'Aca- démie des inscriptions et Belles-Lettres (Institut de France}, Paris, 1846.
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INTRODUCTION
Il ne faut s’attendre à trouver ici ni l’intérêt philoso- phique qu’inspire le développement progressif d’un seul fait grand et fécond, ni l’intérêt pittoresque qui s’attache aux destinées successives d’un seul et même territoire, immobile théâtre de mille scènes mobiles et variées : les faits que raconte celle histoire sont nombreux et divers, leur théâtre est l’ancien monde tout entier; mais pourtant une forte unité y domine ; c’est une biographie qui a pour héros un de ces personnages collectifs appelés peuples, dont se compose la grande famille humaine. L’auteur a choisi le peuple gaulois comme le plus important et le plus curieux de tous ceux que les Grecs et les Romains désignaient sous le nom de barbares, et parce que son histoire mal connue, pour ne pas dire inconnue, laissait un vide immense dans les premiers temps de notre Occi- dent. Un autre sentiment encore, un sentiment de justice et presque de piété, l’a déterminé et soutenu dans cette longue tâche : Français, il a voulu connaître et faire con- naître une race de laquelle descendent les dix-neuf ving- tièmes d’entre nous Français; c’est avec un soin religieux qu’il a recueilli ces vieilles reliques dispersées, qu’il a été puiser, dans les annales de vingt peuples, les titres d’une famille qui est la nôtre.
L’ouvrage que je présente an public a donc élé composé
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INTRODUCTION.
dans un but spécial : dans celui de mettre l’histoire narra- tive des Gaulois en harmonie avec les progrès récents de la critique historique, et de restituer, autant que possible, dans la peinture des événements, à la race prise en masse sa couleur générale, aux subdivisions de la race leurs nuances propres et leur caractère distinctif: vaste tableau dont le plan n’embrasse pas moins de dix-sept cents ans. Mais à mesure que ma tâche s’avançait, j’éprouvais une préoccupation philosophique de plus en plus forte; il me semblait voir quelque chose d’individuel , de constant, d’immuable, sortir du milieu de tant d’aventures si diver- sifiées, passées en tant de lieux, se rattachant à tant de situations sociales si différentes ; ainsi que dans l’histoire d’un seul homme, à travers tous les incidents de la vie la plus romanesque, on voit se dessiner en traits invariables le caractère du héros.
Les masses ont-elles donc aussi un caractère, type mo- ral, que l’éducation peut bien modifier, mais qu’elle n’ef- face point? En d’autres termes, exislc-t-il dans l’espèce humaine des familles et des races, comme il existe des individus dans ces races? Ce problème, dont la position ne répugne en rien aux théories philosophiques de notre temps, comme j’achevais ce long ouvrage, me parut résolu par le fait. Jamais encore les événements humains n’avaient été examinés sur une aussi vaste échelle, avec autant de motifs de certitude, puisqu’ils sont pris dans l’histoire d’un seul peuple, antérieurement à tout mélange de sang étranger, du moins à tout mélange connu, et que ce peuple est conduit par sa fortune vagabonde au milieu de dix autres familles humaines, connue pour contraster avec elles. En Occident, il touche aux Ibères, aux Germains, aux Italiens; en Orient, scs relations sont multipliées avec les Grecs, les Carthaginois , les Asiatiques, etc. De plus.
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INTRODUCTION.
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les faits compris dans ces dix-sept siècles n’appartiennent pas à une série unique de faits, mais à deux âges de la vie sociale bien différents» à l’âge nomade et à l’ùge séden- taire. Or, la race gauloise s’y montre constamment iden- tique à elle-même.
Lorsqu’on veut faire avec fruit un tel travail d’observa- tion sur les peuples, c’est à l’état nomade principalement qu’il faut les étudier; dans cette période de leur existence, où l’ordre social se réduit presque à la subordination militaire, où la civilisation est, si je puis ainsi parler, à son minimum. Une horde est sans patrie comme sans len- demain; chaque jour, à chaque combat, elle joue sa pro- priété, son existence même; celle préoccupation du pré- sent, celle instabilité de fortune, ce besoin de confiance de chaque individu en sa force personnelle, neutralisent presque totalement, entre autres influences, celle des idées religieuses, la plus puissante de toutes sur le carac- tère humain. Alors les penchants innés se déploient libre- ment avec une vigueur toute sauvage. Qu’on ouvre l’his- toire ancienne, qu’on suive dans leurs brigandages deux hordes ou bandes, l’une de Gaulois, l’autre de Germains: la situation est la même, des deux côtés ignorance, bru- talité, barbarie égales; mais comme on sent néanmoins que la nature n’a pas jeté ces hommes-là dans le même moule! A l’étude d’un peuple pendant sa vie nomade en succède une autre non moins importante pour le but dont nous nous occupons, l’élude de ce môme peuple durant le premier travail de là vie sédentaire, dans cette époque de transition où la liberté humaine se débat encore vio- lemment contre les lois nécessaires des sociétés et le déve- loppement progressif des idées et des besoins sociaux.
Les traits saillants de la famille gauloise, cetrx qui la différencient le plus, à mon avis, des autres familles hu-
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INTRODUCTION.
inaines, peuvent se résumer ainsi : une bravoure person- nelle que rien n’égale chez les peuples anciens; un esprit franc, impétueux, ouvert à toutes les impressions, émi- nemment intelligent; mais à côté de cela, une mobilité extrême, point de constance, une répugnance marquée aux idées de discipline et d’ordre si puissantes chez les races germaniques, beaucoup d’ostentation, enfin une désunion perpétuelle, fruit de l’excessive vanité. Si l’on voulait comparer sommairement la famille gauloise à celte famille germanique que nous venons de nommer, on pourrait dire que le sentiment personnel, le moi indi- viduel est trop développé chez la première, et que, chez l’autre, il ne l’est pas assez; aussi trouvons-nous, à chaque page de l’histoire des Gaulois, des personnages originaux qui excitent vivement et concentrent sur eux notre sympa- thie, en nous faisant oublier les masses, tandis que, dans l’histoire des Germains, c’est ordinairement des masses que ressort tout l’effet.
Tel est le caractère général des peuples de sang gaulois; mais, dans ce caractère môme, l’observation des faits con- duit à reconnaître deux nuances distinctes, correspon- dant à deux branches distinctes de la famille, à deux races, pour me servir de l’expression consacrée en histoire. L’une de ces races, celle que je désigne sous le nom de G ails, présente, de la manière la plus prononcée K toutes les dispositions naturelles, tous les défauts et toutes les vertus de la famille; les types gaulois individuels les plus purs lui appartiennent : l’autre, celle des Kimris, moins active, moins spirituelle peut-être, possède en retour plus de confiance et de stabilité : c’est dans son sein principa- lement qu’on remarque les institutions de classement et d’ordre; c’est là que persévèrent le plus longtemps les idées de théocratie et de monarchie.
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INTRODUCTION.
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L’histoire des Gaulois, telle que je l’ai conçue, se divise naturellement en quatre grandes périodes, bien que les nécessités de la chronologie ne m’aient pas toujours per- mis de m’astreindre, dans le récit, à une classification aussi rigoureuse.
La première période renferme les aventures des nations gauloises à l’état nomade. Aucune des races de notre Oc- cident n’a rempli une carrière plus agitée et plus brillante. Les courses de celle-ci embrassent l’Europe, l’Asie et l’Afri- que; son nom est inscrit avec terreur dans les annales de presque tous les peuples. Elle brûle Rome , elle enlève la Macédoine aux vieilles phalanges d’Alexandre, force les Thermopyles et pille Delphes; puis, elle va planter ses tentes sur les ruines de l’ancienne Troie, dans les places publiques de Milet, aux bords du Sangarius et à ceux du Nil; elle assiège Carthage, menace Memphis, compte parmi ses tributaires les plus puissants monarques de l’Orient; à deux reprises elle fonde dans la haute Italie un grand empire, et elle élève au sein de la Phrygie cet autre empire des Galates qui domina longtemps toute l’Asie- Mineure.
Dans la seconde période, celle de l’état sédentaire, on voit se développer, partout où cette race s’est fixée à de. meure, des institutions sociales, religieuses et politiques, conformes à son caractère particulier; institutions origi- nales, civilisation pleine de mouvement et de vie, dont la Gaule transalpine offre le modèle le plus pur et le plus complet. On dirait, «\ suivre les scènes animées de ce tableau, que la théocratie de l’Inde, la féodalité de notre moyen âge et la démocratie athénienne se sont donné rendez-vous sur le même sol pour s’y combattre et y régner tour à tour. Bientôt cette civilisation se mélange et s’altère, des éléments étrangers s’y introduisent, importés
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0 INTRODUCTION.
par le commerce, par les relations du voisinage, par la réaction des populations subjuguées. De là des combinai- sons multiples et souvent bizarres ; en Italie, c’est l’in- fluence romaine qui se fait sentir dans les mœurs des Cisalpins; dans le midi de la Transalpine, c’est d’abord l’influence des Grecs de Massalie (l’ancienne Marseille), puis celle des colonies italiennes, et il se forme en Galatic le composé le plus singulier de civilisation gauloise , phrygienne et grecque.
Vient ensuite la période des luttes nationales et de la conquête. Par un hasard digne de remarque, c’est tou- jours sous l’épée des Romains que tombe la puissance des nations gauloises ; à mesure que la domination ro- maine s’étend, la domination gauloise, jusque-là assurée, recule et décline ; on dirait que les vainqueurs et les vain- cus d’Allia se suivent sur tous les points de la terre pour y vider la vieille querelle du Capitole. En Italie, les Cisal- pins sont subjugués, mais seulement au bout de deux siècles d’une résistance acharnée ; quand le reste de l’Asie a accepté le joug, les Galates défendent encore contre Rome l’indépendance de l’Orient; la Gaule succombe, mais d’épuisement, après un siècle de guerres partielles , et neuf ans de guerre générale sous César; enfin les noms de Caractac et de Galgac illustrent les derniers et infruc- tueux efforts de la liberté bretonne. C’est partout le com- bat inégal de l’esprit militaire , ardent, héroïque, mais simple et grossier, contre le même esprit discipliné et persévérant.
Peu de nations montreraient dans leurs annales une aussi belle page que cette dernière guerre des Gaules, écrite pourtant par un ennemi. Tout ce que l’amour de la patrie et de la liberté enfanta jamais d’héroïsme et de pro- diges, s’y déploie malgré mille passions contraires et
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INTRODUCTION.
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funestes : discordes entre les cités, discordes dans les cités, entreprises des nobles contrôle peuple, excès de la démo- cratie, inimitiés héréditaires des races. Quels hommes que ces Bituriges qui incendient en un seul jour vingt de leurs villes! que cette population carnute, fugitive, poursuivie par l’épée, par la famine , par l’hiver, et que rien ne peut abattre ! Quelle variété de caractères dans les chefs, depuis le druide Divitiac , enthousiaste bon et honnête de la civilisation romaine, jusqu’au sauvage Ambiorix, rusé, vindicatif, implacable, qui ne conçoit et n’imite que la rudesse des Germains; depuis Dumnorix, brouillon ambitieux, mais fier, qui veut se faire du con- quérant des Gaules un instrument, non pas un maître, jusqu’à ce Vercingétorix, si pur, si éloquent, si brave, si magnanime dans le malheur, et à qui il n’a manqué, pour prendre place parmi les plus grands hommes, que d’avoir eu un autre ennemi , surtout un autre historien que César!
La quatrième période comprend l’prganisalion de la Gaule en province romaine et l’assimilation lente et suc- cessive des mœurs transalpines aux mœurs et aux insti- tutions de l’Italie; travail commencé par Auguste, con- tinué par Claude, achevé plus tard. Ce passage d’une civi- lisation à l'autre ne se fait point sans violence et sans secousse ; de nombreuses révoltes sont comprimées par Auguste , une grande insurrection échoue sous Tibère. Les déchirements et la ruine imminente de Rome pen- dant les guerres civiles de Galba, d’Othon, de Vitellius, de Vespasien, donnent lieu à une subite explosion de l’esprit d’indépendance au nord des Alpes; les peuples gaulois reprennent les armes, les sénats se reforment, les Druides proscrits reparaissent, les légions romaines cantonnées sur le Rhin sont vaincues ou gagnées, un Empire gau~ lois est construit à la hâte; mais bientôt la Gaule s’aper-*
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INTRODUCTION.
çoit qu’elle est déjà au fond toute romaine, et qu’un retour à l’ancien ordre de choses n’est plus ni désirable pour son bonheur, ni. même possible ; elle se résigne donc à sa destinée irrévocable, et renlre sans murmure dans la communauté de l’empire romain.
Avec celte dernière période fruit l’histoire de la race gauloise en tant que nation, c’est-à-dire en tant que corps de peuples libres, soumis à des institutions propres, à la loi de leur développement spontané : là commence une autre série de faits , l’histoire de cette même race devenue membre d’un corps politique étranger, et modifiée par des institutions civiles, politiques, religieuses, qui ne sont point les siennes. Quelque intérêt que mérite, sous le point de vue de la philosophie comme sous celui de l’histoire, celte Gaule romaine qui joue dans le monde romain un rôle si grand et si original , je n’ai point dû m’en occuper dans l’ouvrage que je publie aujourd’hui : les destinées du territoire gaulois, depuis le temps de Vespasien jusqu’à la conquête des Francs, forment un épisode complet, il est vrai, de l’histoire de Rome, mais un épisode qui ne saurait être isolé tout à fait de l’en- semble , sous peine de n’ètre plus compris.
J’ai raisonné jusqu’à présent dans l’hypothèse de l’exis- tence d’une famille gauloise qui différerait des autres familles humaines de l’Occident, et se diviserait en deux branches ou races bien distinctes : je dois avant tout à mes lecteurs la démonstration de ces deux faits fonda- mentaux , sur lesquels repose tout mon récit. Persuadé que l’histoire n’est point un champ clos où les systèmes puissent venir se défier et se prendre corps à corps , j’ai éliminé avec soin du cours de ma narration toute digression scientifique, toute discussion de mes conjec- tures et de celles d’autrui. Pourtant, comme la nou-
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INTRODUCTION.
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veauté de plusieurs opinions émises en ce livre me fait un devoir d’exposer au public les preuves sur lesquelles je les appuie, et en quelque sorte ce que vaut ma con- viction personnelle , j’ai résumé , dans les pages qui suivent, mes principales autorités et mes principaux arguments de critique historique. Ce travail que j’avais fait pour mon propre compte, pour me guider moi- même dans la recherche de la vérité, et d’après lequel j’ai cru pouvoir adopter un parti, je le soumets ici avec confiance à l’examen; je prie toutefois mes lecteurs qu’avant d’en condamner ou d’en admettre les bases absolument, ils veuillent bien parcourir le détail du ré- cit; car je n’attache pas moins d’importance aux induc- tions générales qui ressortent des grandes masses de faits, qu’aux témoignages historiques individuels, si nom- breux et si unanimes qu’ils soient.
PREMIÈRE PARTIE
PREUVES TIRÉES DES ÉCRIVAINS GRECS ET ROMAINS.
Il faut que l’ethnologie, si elle veut mériter le nom de science, se plie à la méthode des sciences exactes, et que , parlant comme elles de questions bien définies , de faits bien examinés, admis par tout le monde , elle pro- cède du plus évident au moins évident, du connu à l’in- connu. C’est faute d’avoir assuré ainsi son point de dé- part qu’elle s’est égarée trop souvent; c’est faute d’avoir disposé à l’avance, pour scs constructions, un terrain ferme et accessible à tous, qu’elle a bâti dans le vide tant
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INTRODUCTION.
d’édifices imaginaires, dont se sont éloignés les esprits
sérieux. Convaincu que l’étude des origines gauloises est assez avancée aujourd’hui pour supporter l’épreuve des méthodes les plus rigoureuses, j’essaierai d’en appliquer les procédés à mes recherches. M’assurant donc avant tout ce point de départ dont je parlais tout à l’heure, je choisirai lin fait qui domine tous les attires, d’abord par sa propre importance, ensuite par la gravité des témoi- gnages qui nous l’ont transmis, car il s’appuie sur les deux plus grandes autorités que nous puissions invoquer ici : Jules César et Strabon.
Ces deux autorités, en effet, sont tellement considéra- bles, elles jouent un tel rôle dans l’ethnographie de la Gaule, qu’on inc permettra de m’expliquer en quelques mots sur leur valeur relative, et d’assigner, autant qu’il me sera possible, à chacune d’elles, son caractère spécial et prédominant, dans les matières qui nous occupent.
Sans doute, le témoignage de César n’est pas aisément contestable quand il s’agit de choses évidemment indiffé- rentes à la politique romaine et à la gloire du conqué- rant : toutefois n’oublions pas que les Commentaires sont des Mémoires, et que ces esquisses simples et rapides, qui ” font l’admiration et le désespoir des maîtres de l’art histo- rique, furent tracées dans un but personnel, dans le but constant de dessiner le grand homme au milieu des évé- nements qu’il tranchait si bien par l’épée. Rarement l’écri- vain perd de vue le héros; rarement il se laisse dévier de * son but par des considérations désintéressées sur le pré- sent, plus rarement par des recherches de simple curio- sité sur le passé. Les Commentaires de César sont le livre d’un homme de guerre et non point d’un archéologue.
Strabon, au contraire , mérite pleinement ce titre, et par l’objet de ses travaux , et par son goût particulier pour
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INTRODUCTION.
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1 -érudition. Avec une curiosité passionnée, il scrute tout, il embrasse tout, et la géographie contemporaine n’est habituellement pour lui qu’une occasion de sonder les mystères les plus obscurs de l’antiquité. Il n’est étranger à aucune étude, à aucun genre de connaissances. Dans les classifications ethnographiques, pour lesquelles il montre d’ailleurs une prédilection très -marquée, il ne se borne pas à caractériser les langues, les mœurs, les insti- tutions des races, il examine leur nature physique , et se plaît à en comparer les types. Voyages de terre et de mer, histoire, philosophie, poésie même, il sait tout, il use de tout avec cette réserve et celte droiture de sens qui ont fait de lui un des oracles de la critique ancienne. Le nombre des auteurs qu’il cite sur la Gaule est considé- rable; les noms d’Homère, Eschyle, Aristote, Épliore, Ératoslhène, Hipparque, Polybc, Apollodorc, Arlémi- dore, Timagène, etc., reviennent à chaque instant dans ses pages; il avait encore sous la main les travaux des voyageurs et des savants Massaliolcs, entre autres ceux de Pylhéas; mais il puise surtout dans les relations de Po- sidonius, qui visita la Gaule vers la fin du premier siècle avant notre ère, relations perdues aujourd’hui et à jamais regrettables, à en juger par les fragments qui nous en restent. C’est à l’aide de ces autorités qu’il complète les assertions de César et les rectifie quelquefois. Lors donc que César et Strabon s’accordent sur un témoignage, ou peut sans hésiter le déclarer certain; lorsqu’ils diffèrent, il ne faut point se hâter de crier à l’erreur, et de les con- damner l’un par l’autre, car en étudiant la raison de ce dissentiment, on finit presque toujours par découvrir qu’il n’existe qu’en apparence.
Ceci posé , j’entre eu matière.
César se porte garant d’un fait auquel il attribue d’ail-
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INTRODUCTION.
leurs assez d’importance pour le placer en tète de ses Com- mentaires comme une introduction à tout l’ouvrage; ce fait, le voici : « Toute la Gaule, dit-il, est divisée en trois « parties , dont l’une est habitée par les Belges, l’autre par « les Aquitains, la troisième par ceux qui dans leur langue « se nomment Celtes (Celtæ) et que dans la nôtre nous « appelons Galls (Galli). Ces peuples diffèrent entre eux « par le langage, les mœurs et les lois. Les Galls sont « séparés des Aquitains par la Garonne, et des Belges par « la Marne et la Seine*. » A ces trois divisions prises en masse, il applique la dénomination collective de Galli, qui, dans ce sens, n’a plus qu’une acception géogra- phique, correspondant au mot français Gaulois .
Ce fait sur lequel César ne pouvait, il faut bien en con- venir, ni se tromper lui-même, ni chercher à tromper les autres, Strabon le confirme avec des détails qui l’expli- quent et le développent. Faisant intervenir, suivant son habitude, la comparaison des caractères physiologiques des races, il établit :
*4° Que les Aquitains diffèrent des Celtes ou Galls et des Belges, non-seulement par le langage et les institutions, comme le dit César, mais aussi par la conformation du corps, et qu’ils ressemblent beaucoup plus aux Ibères, qu’aux autres habitants de la Gaule1 2 ;
2° Que les Celtes et les Belges présentent un type naturel
1. Gallia est omnis divisa in très partes : quarum unam incolunt Belgæ ; a*iam Aquitani, tertiam qui ipsorum lingua Celtæ, nostra Galli appellantur. Hi omnes lingua, institutis, legibus inter se différant. Cæs. Bell. Gall. 1. i, c. 1.
2. Tcy; u sv ÀjtouÏTavcùî, teXs&iç ÈÇidAaqptt'veu; où rr, •yXÛTrr) u.o’vcv, iXX« Kit rûi atôu.xaiv, èfjtçspEÏ; ïê»pii (xiXXcv f, raXaratç. Strab. 1. IV, p. 176. In-fol. Paris, 1620. — AirXô>{ qàp etaEÏv, ci Àx&ifÏTavù ^taçEpcuai tcù -ja/a-
TtXCÜ (pÛXc’J , XITCt TE TOCÇ T £>V (KoptStT 6>V XOtTaaXSuàî , Kit KITI TT, 7 qX&TTIV
sctxact Si p.âXXov fënpatv, Ibid. p. 189.
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INTRODUCTION.
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commun qu’il qualifie d’ extérieur gaulois ; que bien qu’ils diffèrent entre eux par les habitudes et le langage, ces dissemblances sont beaucoup moindres que celles qui séparent les uns et les autres du peuple aquitain 1 ;
3° Qu’en outre, les limites indiquées par César ne ter- minent pas si exactement les territoires occupés par chaque race, qu’on ne rencontre encore au delà la trace d’anciehs mélanges ou de conquêtes opérées des unes sur les autres; qu’ainsi on trouve au midi de la Garonne, frontière des Aquitains, une tribu gallique, celle des Bitu- riges-Viviskes 2, et au midi de la Seine, frontière de la Belgique, des Belges maritimes occupant la presqu’île armoricaine entre la Seine et la Loire 3.
Ce sont là les trois points sur lesquels l’exposé de Slra- bon commente ou rectifie celui de César.
Mais quoique le conquérant, dans le passage que je viens de ciler, emploie cette expression « toute la Gaule, omnis Gallia, » les lecteurs des Commentaires savent bien qu’il ne veut parler que de la partie de la Gaule ajoutée par lui aux domaines de Rome, en d’autres termes, de la Gaule chevelue. Soumise antérieurement et réduite en pro- vince depuis plus d’un demi-siècle, la Gaule narbonnaise n’eut rien à démêler avec les armes de César; elle ne figure que pour mémoire dans ses récits, et lorsqu’il a besoin de la mentionner, ce qui arrive rarement, il se sert de l’expression officielle, la province, notre province. Sa division ethnographique et ses récits ne sont donc point applicables à cette portion déjà romaine de la Transalpine,
1 . Tcù; Si Xctnou;, fa).aTi*r,v piv tt;v oyiv , oiAo^Xtirrouî S’ où irotvra; ,
àXX’ tviouî [Aixpôv îrapaXXâiTOvTaç rai; xa.1 raXiTtia Si *<ù ci (Sici
uuxpov ü-YiXXafjMvci eioiv. Strab. 1. IV, p. 176.
2. Strab. 1. iv, p. 190.
3. Strab. 1. iv, p. 194.
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INTRODUCTION.
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dont Strabon s’occupe au contraire fort en détail. Le savant géographe nous apprend qu'elle était habitée , outre les colonies grecques, par deux populations de sang barbare, les Celles et les Ligures ' : les Celtes que nous avons déjà rencontrés dans la Gaule chevelue, sous ce nom et sous celui de Galls comme une des races gauloises proprement dites; et les Ligures qui, malgré quelques conformités de mœurs avec les Gaulois, appartenaient, suivant lui, à une tout autre race humaine1 2.
En combinant ces données qui embrassent la totalité du territoire transalpin, depuis le Rhin jusqu’aux Pyrénées, et depuis la Méditerranée et les Alpes jusqu’à l’Océan , on peut, d’après les deux autorités qui dominent, comme je l’ai dit, toute l’ethnographie gauloise, conclure provisoi- rement :
« Que la population des Gaules dérivait de quatre sources « distinctes, encore reconnaissables au temps d’Auguste, « savoir : d’un côté, les Aquitains et les Ligures, élran- « gers à la famille gauloise proprement dite; de l’autre, a les Celtes ou Galls, et les Belges, composant celte même « famille. »
Ces conclusions, auxquelles les noms de César et de Stra- bon impriment déjà un si haut degré de probabilité, con- cordent-elles avec les témoignages moins imposants, mais nombreux, et souvent très-graves encore que nous four- nissent les autres écrivains anciens? Voilà un point à véri- fier; et c’est aussi ce que je me propose d’examiner, textes en main, dans le cours de cette Introduction. Les ques- tions sont posées par César et Strabon, il faut les résoudre : les négliger comme peu importantes ou les nier sans
1. Strab. 1. iv, passim.
2. Lrtpoefrm;. Strab. 1. n,p. 128.
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INTRODUCTION.
1S
preuve, ce serait nier l’ethnologie gauloise elle -même, dont elles sont la seule hase solide. Et plus spécialement en ce qui regarde la séparation de la famille gauloise en deux branches ou races, différentes de langage, de mœurs et d’institutions, tout système qui en ferait bon marché ne sera jamais, aux yeux de Ja vraie science, qu’un sys- tème incomplet ou faux. Du grand fait, du fait fondamen- tal de la dualité de la famille gauloise doit partir toute étude sérieuse sur nos origines, et c’est encore à ce fait que toute étude sérieuse doit ramener.
SECTION I. PEUPLES DE LA GAULE ETRANGERS
A LA FAMILLE GAULOISE.
1" Aquitain».
Nous savons par Strabon que les plus anciens géographes ne bornaient pas l’Ibérie à la chaîne des Pyrénées; mais qu’ils la prolongeaient au nord de ces montagnes , dans toute la partie de la Gaule que resserrent, entre la Médi- terranée et l’Océan , les deux grands golfes que nous appe- lons aujourd’hui golfes de Gascogne et de Lyon f. C’était une division géographique fondée sur l’ethnographie et non sur la configuration des lieux. Lorsque plus tard on considéra principalement les limites naturelles, on fit rétrograder TIbérie jusqu’aux Pyrénées, et tout le pays compris entre cette chaîne et le Rhin fut attribué h la Gaule 1 2. La science géographique consacra ce nouveau système ; mais l’ancien impliquait évidemment la présence
1. Èîtst xoi tS/.aîav \ir.h y.h t£>v irptfra'pwv xaXeïaôat râaav rr,v tc-0 boîavoû xeù tcü Jafltwü toü uzb rûv raAartxüv xdXirtov a<f rfltuévGU... Strab. I. III. p. 167.
2. Ol Si vün Sptov aùrxî TtOevrai rr,v nupiiv^v... Strab. ni, 1. C.
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INTRODUCTION.
au nord des Pyrénées d’une population de sang ibérien assez considérable pour constituer un grand appendice de l’Ibérie.
Voyons ce qu’au temps de César et de Strabon , la Gaule pouvait renfermer encore de ces représentants des races transpyrénéennes.
Nous commencerons par les Aquitains, qui devaient en faire partie, puisque Strabon leur assigne un carac- tère générique étranger à celui des autres Gaulois et très-voisin du type naturel des Ibères*. Le savant géo- graphe attache tant d’importance à ces conformités et à ces dissemblances qu’il y revient à deux reprises et qu’il signale une peuplade gauloise enclavée parmi les Aquitains, celle des Biluriges- Viviskes, comme faisant ressortir par son contraste la différence bien tranchée des types1 2. Non-seulement il nous répète ce que César avait énoncé avant lui, savoir, que le langage et les institutions des Aquitains étaient autres que ceux des Gaulois proprement dits, mais il précise la différence , il la mesure, en quelque sorte, en ajoutant que les Aqui- tains ressemblaient beaucoup moins aux autres Gaulois que ceux-ci ne se ressemblaient entre eux3. De plus, les institutions des Aquitains (celle des dévouements, par exemple) les rattachaient aux Ibères; leur costume
1. Tc.ù ; LcouÏTavcù; t 0.iw; è£?)XXa*fprvcu; où -rf ÿM-rrr, p. ovov, àXXa xai toîç acipaaiv, èp.çe ftij ÎSr.pcn p.àXXoM r, FaXocrai;. Strab. 1. IV, p. i76. — Aiafspcuot T6ü faXaTtxoû tpXcu, xarâ re twv owp.scTwv xarauxEuà;, xai xarà rr,v fXÜTrav- tctxaoi Si pàXXcv fSr.potv. Idem,l. IV, p. 189.
2. Mo’vev -yàp Sr, rb tüv BtTOUpVYuv Tcirtiv *9voc iv rctç ÀxouÏTaveî; àXXb- çuXcv îSpurai, xai où currtXet aùroiî. Strab., ibid
3. Toù; Àxçuïravcù; reXtcaç èçriXXa-ypivo'j;... Tcù; ^tXootouî, ■jaXanxriV piv r r,v i'tjiiv , épo-jXÛTTOu; S’ où ravxa;, àXX’ tviou; u^xpbv 5ïapaXX*TT0vTas ratî -yXoïTraiî- xai woXireia Si xai oi fiiet ptxpbv Éi^XXamîvot liai. Strab. iv, 176.
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INTRODUCTION.
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rappelait celui des Ibères * ; enfin , dans leurs relations politiques, on les voyait presque toujours s’allier avec les Ibères préférablement aux Galls, dont ils n’étaient pourtant séparés que par la Garonne.
Si l’on compare les nomenclatures de lieux, de villes et de nations au nord et au midi des Pyrénées, on y trou- vera une démonstration nouvelle de l’origine ibérique des Aquitains 1 2. La langue aquitanique paraît avoir été celle-là même qui se parlait en Ibérie 3. On rencontre en outre çà et là des noms à physionomie ibéricnne , au nord de la Garonne , dans la partie de la Gaule méridionale occupée par des tribus de sang gaulois 4, ce qui fortifie l’hypothèse d'une population ibérienne établie dans ce pays antérieu- rement aux Galls, et refoulée par ceux-ci au pied des Pyrénées. Les médailles des Aquitains nous viennent encore en aide dans ces conjectures : quelques-unes, tout en rappelant par leur fabrication les médailles frappées dans le midi de la Gaule , portent des légendes écrites en caractères celtibériens 5.
Tout ceci confirme, ce nous semble, l’assertion de César complétée par Strabon, et nous permet de poser ici comme premier fait démontré, que les Aquitains formaient une branche des Ibères , transplantée de temps immémo, rial sur le territoire des Gaules.
1. Valer. Max. a, 6, 11; vu, 6. — Plut. Sertor. 1<.
2. Cf. ci-dessous, livre îv, c. 1.
3. Pruefung der Untersuchungen ueber die Urbewohner Hispaniens, vermitteîst der Waskischen Sprache, v. W. von Humboldt.
4. W. von Humboldt, ibid. p. 91.
5. Revue numismatique dirigée par E. Cartier et L. de la Saussaye, année 1840, p. 453.
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INTRODUCTION.
2° Ligureei.
Pour ceux-ci, Strakon nous dit plus expressément encore qu’ils étaient de race étrangère ' , mais en se bor- nant à cette affirmation générale, sans spécifier ni la patrie d’origine, ni le caractère générique du peuple qu’il retranche ainsi de la famille gauloise. A défaut des expli- cations qu’il n’a pas jugé à propos de nous donner, nous en chercherons d’autres en nous adressant à des autorités sur lesquelles Strabon lui -même s’appuie fréquemment, et dont on ne saurait nier, en tous cas, l’importance.
Par suite de leur position sur le littoral de la Méditerra- née, les Ligures ou Ligycs furent connus des navigateurs avant les autres peuples de la Gaule. Les géographes et les historiens grecs nous les signalent déjà dans ces parages à une époque très-reculée. On les voit figurer parmi les auxiliaires barbares que Carthage recrute contre le tyran Gélon, en 480 : Hérodote les y mentionne après les Libyens et les Ibères*. Scylax, ou la compilation qui porte son nom et fut rédigée, à ce qu’on croit, vers 350, nous les montre encore établis le long de la Méditerranée, entre la ville d’Emporiæ, en Espagne, et la frontière de l’Etrurie3. Ils occupent toute la cote gauloise, partagés en deux confé- dérations que sépare le Rhône; à droite résident les Ligures mêlés d’Ibères, ou Ibéro- Ligures, à gauche, les Ligures mêlés de Celtes, ou Cclto-Ligurcs ; et cette division conti- nue à figurer depuis Scylax dans la géographie \ Un poète
1. Éôvn KeXrtxi irXr.v tüv Aifiiwv eut ci S' ÉTepctôveTî u.Cv état, irapa-
7vXr,cnc.i Si roî; ptci;. Strab. 1. h, p. 128.
2. 4’otviV.tùv , x«.t Ai€v tov , xai tSiris «v , xal Ai^uwv... Herodot. vu, 165.
3. Ànô Si tëiipwv Ê/orrai Atflisî **l fêr.peç fAt-ytxS'gç, p.t£pt trOTap-oü VcSx-
voù. .. ot7ro Si Po^avcù At"pt; p.sypi Àvtî&u Scylax. 3, 4.
4. Strab. iv, 203. — Plutarch. Paul.Æmil. 6. — Scymn. Ch. v. 201, 202.
\
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INTRODUCTION.
1<J
géographe, dont le témoignage nous est ici bien précieux, parce qu’il travaillait en grande partie sur des documents carthaginois , Feslus Aviénus fait couler le Rhône entre ribérie et la Ligurie : « C’est ce fleuve, dit-il, qui limite la « terre ibérique elles âpres Ligures1. » Tout ceci rentre manifestement dans cette vieille géographie ethnologique, dont nous avons parlé, qui prolongeait l’îbérie au nord des Pyrénées, entre les golfes de Gascogne et de Lyon.
C’était d’ailleurs une opinion généralement reçue que ces Ligures tenaient de près à la famille ibérienne; et il n’est pas rare de leur voir appliquer la qualification d’Ibères. Ainsi fait Plutarque sur l’autorité de quelque auteur très-ancien qu’il ne cite pas2. Eschyle nous dit que l’Éridan, qui descend, comme on sait, des Alpes ligur riennes, prend sa source en Ibérie3. Enfin le grammai- rien Nonius Marcellus, collecteur passionné de vieilles idées, et compilateur de vieux langage, écrivant au cin- quième siècle de notre ère, donne encore au Rhône l’épi- thète d’ibérien, comme synonyme de ligurien4.
Maisn’était-cc là qu’une fausse opinion , qu’une erreur vulgaire dérivant de l’ignorance ou de notions géogra- phiques incomplètes? La question mérite d’ètre examinée sérieusement, car elle avait été jugée très -importante, et discutée fort en détail par les anciens. Si pelit que fût le peuple ligure, son origine se liait à l’existence de la plus illustre des colonies grecques, la Sicile, attendu que les Sicancs, conquérants de cette île, étaient arrivés en
1. Ilnjns (Rkodani) alveo
Ibera télliis et Ligures asperi Inters ecantur-...
Fest. Arien. Or. marit. v. Ü09.
2. Plutarch. Mar.
3. Æschylus in Iberia Eridantnn esse cUctt. Plin. Hist. aat.
i. Non. Marcell. de Prop. senn.
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INTRODUCTION.
Italie parla côte de la Méditerranée gauloise, fuyant la poursuite des Ligures. Des recherches sur les Sicanes, conduisant donc nécessairement à des recherches sur les Ligures , les historiens de la Sicile durent s’occuper et s’occupèrent en même temps des uns et des autres.
Thucydide rapporte 1 que les Sicanes étaient des Ibères établis jadis en Espagne sur les bords du fleuve Sicanus, aujourd’hui la Sègrc , d’où les Ligures les avaient chassés : devant cette irruption, ils avaient franchi les Pyrénées, du côté de l’est, pénétré en Italie, et passé de là dans la grande île appelée alors Trinacric. L’historien a soin de prévenir ses lecteurs qu’il n’expose pas une simple con- jecture , mais « une vérité » ; et il ajoute que, de son temps, les descendants des Sicanes habitaient encore la partie occidentale del’ilc. Philiste de Syracuse, général et ministre de Denys l’Ancien et auteur des Siciliques, admet expres- sément et l’origine ibéricnne des Sicanes et leur expulsion d’Espagne par les Ligures 2 3. Éphorc , au rapport de Stra- bon, et après lui, ce grand géographe, n’hésitent pas non plus à reconnaître la certitude du fait \ Hécatée, Théo- pompe, Apollodore cités par Étienne de Byzance s’accor- dent à placer en Ibérie, sur le fleuve Sicanus , l’établisse- ment primitif des SicanesT" Festus Aviénus, qui puisait
1. Siy.avci Si u. et’ aÙTGv; ( KûxXwira; xxi A*i<rrpu-p'va;) npü rot cpatvovrài tvc.xtaâpievii, 5»; r, aXr,6sta tûpîaxsTat , i€r,s3; gvti;, xac a tco tgû Sixxygü ■jroTaucû, tgv êv tor.pix , àw> Ai-yûuv àvaaroÉvTE;' y. ai ait’ oeùtwy Xixayiâ v rf.a g; sxâXtï to, jrpoTepov Tptvaxpta xxXcupivir ctxGÜai Si in y. ai vûv Ta irpb; éim'pxv rü; XixtXia;. Thucyd. vi, 2.
2. KaTtîyov S' aÙTxv (XixeXiav) Xtxxycî, -je'yg; îënpixbY, gu tcgXXgù itpoTSpGV auYGUuaau.evci , Aiyja; çiû^cyte;. Dion. Italie. I. 22. — Thucyd. et Philist. ap. eumd. «DiXiaro; u.èy -jap cprmv, èç tënpiz; aÙTcù; àrcGixicOîvTa;, xarct- XTaat tt,v vt<igv , ans tivg; Xixxygù iroTau.ov xx~à. tSr.pIav gytg; rrreuxoTaç TaÛTYiî tü; itpGdr.fGpîa;. Diod. Sicul. 1. v, (i.
3. Strab. 1. vi, p 270.
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INTRODUCTION.
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également aux sources grecques et aux sources puniques, et pouvait compléter les unes par les autres, se range à cette opinion qui , répétée par les poètes et leurs commen- tateurs, est entrée comme un fait à peine contestable dans le double domaine de l’imagination et de la science
Mais si les Sicanes occupaient les rives de la Sègre , il fallait bien que les Ligures qui les poussèrent de là sur la Gaule, et de la Gaule sur l’Italie, occupassent aussi une place dans la presqu’île ibérique, et que cette place fût plus au midi. C’est en effet près de Tartesse qu’au dire d’Hécatée, reproduit par Étienne de Byzance, était située l’ancienne patrie des Ligures et leur ville qu’il nomme Ligystine1 2. Un voyageur probablement Carthaginois dont Aviénus suivait la relation dans son Périple, nous montre le berceau des Ligures dépeuplé et désert, « depuis que « vaincus après de longs combats et se retirant devant a l’armée des Celles, ils sont venus occuper (en Gaule et a en Italie), leurs rochers et leurs bruyères sauvages 3. » Ce texte d’ Aviénus complète tous ceux qui précèdent en nous apprenant la cause de l’émigration des Ligures : chassés aussi de leur pays parles Celtes conquérants, ils rencontrèrent sur la côte orientale de l’Espagne les
1. Avien. Or. marit. v. 479. — Serv. in Æneid. vm, 328. — Sil. Ital. xiv, 33. — Eustath. ad. Hom. Od. xxtv, 304.
2. Aiporîvr,, woXt; Atyiaiv , rîi; Îutixt.î tor.pia; iyjii, xsl rfç TxpmaacS nXnmof ci cucùtrt; Ai-pif xxXcüytxi. Hecat. ap. Steph. Bysant. — Avie- nus (Or. marit. v. 284) place près de Tartesse le lac Ligusticus. Les Ligures sont appelés Atponvoi dans Lycopliron. Eustath. in Dionys. v. 36.
3. Cespitem Ligurtim subit
Cassum incolarum; naroque Celtarum manu |
Crebrisqne dudmn præliis vaenata snnt;
Liguresque pulsi, ut sæpe fors aliquos agit,
Vendre in ista qu£ per borrenleis tenent Plertimquc durnos
Avien, Or. marit. tî9, sqq
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INTRODUCTION.
a
Sicanes qu’ils poussèrent devant eux jusqu’en Italie, puis ils se fixèrent sur le littoral de la Méditerranée qui se trou- vait ainsi déblayé. Et cette conquête du midi de l’Espagne par les Celles n’est point un fait imaginaire, une hypo- thèse inventée pour expliquer la collision des Ligures et des Sicanes : nous savons, par les affirmations unanimes de l’histoire, que les Celtes ou Galls, traversant les Pyré- nées, s’emparèrent de l’ouest et du midi de l’Ibérie, à une époque que l’émigration des Sicanes nous sert à déter- miner. L’arrivée des Ligures en Gaule par les Pyrénées orientales fut le contre-coup de l’invasion gauloise opérée en Espagne par les Pyrénées occidentales. Fréret, dont je suis ici le calcul, plaçant vers l’année 1400 avant notre ère le passage des Sicanes dans l’ile de Sicile \ la double mi- gration des Celtes en Espagne et des Ligures en Gaule, peut avoir eu lieu dans le cours du xvie ou du xvu* siècle. Au reste, ce n’est pas dans les dates que git la question.' Nous cherchions à quelle race appartenaient les Ligures que Slrabon nous dit n’ôtre pas de sang gaulois ; et il semble bien démontré par ce qui précède que les Ligures étaient une nation ibérienne.
Pour surcroît de preuves, l’examen des noms de villes, de peuples, d’individus, de cantons, de* montagnes, de rivières, démontre que l’idiome parlé par les Ligures avait les plus grands rapports avec celui des Ibères Stra- bon nous dit que, par l’effet du voisinage et du mélange, ils avaient pris en partie les habitudes gauloises; ceci se comprend sans peine : toutefois les grands traits du carac- tère national ne s’effacèrent point, et le Ligure se distin-
1. Fréret, Œuvres compl. t. IV, p. 200.
2. \V. de Humboldt; Pruefung der Untersucliuugeu ucber die Urbe •whoner Hispaniens, vermittelst der Waskischen Sprache.
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INTRODUCTION.
23
gua toujours (lu Gaulois, soit par scs tendances morales, soit par ses institutions les plus importantes '.
Si je ne me trompe point moi -môme, je crois voir résolue ici la première des questions ethnologiques qui ressortent des textes de César et de Strabon :
1° Il existait réellement en Gaule deux peuples étran- gers à la famille gauloise proprement dite : les Aquitains et les Ligures : .
2° Ces deux peuples étaient Ibériens.
• Ainsi se trouve confirmée cette donnée de l’ancienne géographie grecque qui étendait, sur une partie de la Gaule méridionale, les domaines delà race iberienne.
SECTION IL — PEUPLES DE LA FAMILLE GAULOISE.
Les Aquitains et les Ligures ainsi mis hors de la ques- tion principale , en qualité d’Ibères, il nous reste pour véritables représentants de la famille gauloise, les Celles ou Galls et les Belges. Rappelons-nous d’abord comment César et Strabon les caractérisent. Le premier nous dit qu’ils différaient entre eux par le langage, les mœurs et les institutions; et le second, comme pour compléter la pensée de César, s’attache à bien déterminer ces différences au moyen d’une comparaison. Après avoir assigné aux deux peuples un caractère physiologique commun, un type générique qu’il appelle Y extérieur gaulois, il ajoute que la dissimilitude de mœurs et d’idiomes, qu’on remar- quait entre eux était petite , relativement à celle qui les séparait l’un et l’autre des Aquitains. Cela signifie, si je ne me trompe , qu’on reconnaissait les Celles ou Galls et les Belges pour deux branches d’un môme tronc, pour
1 . Je renvoie pour le? details au livre iv, c. !.. a
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INTRODUCTION.
deux fractions d’une même famille , isolées pendant bien des siècles, développées séparément, et arrivées, par l’effet de leur longue séparation , à l’état de races distinctes.
A partir de César et de Strabon , la géographie et l’his- toire continuent à constater cette dualité de la famille gauloise. Quoique du temps de Mêla, ainsi que déjà du temps de Strabon, Auguste eût remplacé les anciennes divisions de la Transalpine en Belges, Galls ou Celtes et Aquitains, par de nouvelles circonscriptions à l’usage de l’administration romaine, ces deux géographes se servent des premières *, comme plus profondes , comme rendant mieux compte des éléments constitutifs du pays, puis- qu’elles représentent les races. Pline suit leur exemple dans les généralités de sa description des Gaules ; et en effet l’état primordial des choses ne changea pas si brus- quement et si complètement qu’il fût déjà superflu de le rappeler1 2. Si les différences d’institutions et de mœurs durent s’effacer assez vite sous le niveau de la conquête romaine, il n’en fut pas de même des idiomes qui persé- vérèrent longtemps avec leurs caractères individuels et leurs différences relatives. Cela est si vrai qu’au cinquième siècle de notre ère, il se parlait encore en Gaule deux langues gauloises bien distinctes 3.
Un passage d’Ammien Marcellin vient jeter sur la ques- tion ethnologique , telle que nos deux grandes autorités l’ontposée, une lumière vive et féconde.
Ce soldat curieux qui , tout en guerroyant, écrivait les mémoires de son temps avec une honnêteté et un talent également incontestables, aimait à recueillir sur sa roule les récits populaires et les vieilles traditions des pays qu’il
1. Strab. 1. iv, p. 177. — Pomp. Met. ni, 2.
2. Plin. 1. iv, c. 17.
a. Vel celtice aut, si mavis, gallice loquere... Sulp. Sev. Dial, i, 20.
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parcourait. Amené à séjourner dans la Gaule, il y apprit un fait dont la transmission remontait, suivant lui , aux enseignements des collèges druidiques, supprimés depuis déjà trois siècles. « Les Druides rapportent , dit- il , qu’une « partie de la population des Gaules était indigène, et « que l’autre était venue des îles lointaines et des contrées «transrhénanes, poussée hors de scs demeures par la « fréquence des guerres, et par les inondations de « l’Océan '. » En donnant, comme il faut toujours le faire chez les anciens, aux mots indigène, aborigène, auloclhone, l’acception d’antérieur et de premier occupant, on est con- duit à celte conséquence que les Celles ou Galls et les Belges s’établirent en Gaule à des époques différentes, et assez éloignées pour que la tradition eût perdu la trace # de la première migration , tandis que la seconde restait encore empreinte dans les souvenirs. Une des deux races habitait donc la Gaule dès l’aurore des temps historiques, l’autre s’y était introduite depuis; mais quelle était celle qui , en qualité de plus ancienne, pouvait revendiquer le titre d 'indigène? Ainmicn se tait là-dessus, et son silence nous oblige à chercher des lumières ailleurs.
Un Grec, auteur d’un ouvrage sur les Gaules, qui vivait à une époque où l’enseignement des Druides était encore dans toute sa force, et qui d’ailleurs paraît avoir eu con- naissance de cette tradition dont parle Ammien, Tiina- gène, attribue aux Celtes ou Galls la qualilicalion d’oéo- rigènes 2. Peut-être faut-il rattacher à celle prétention
»
1. Drysidæ memorant révéra populi partem fuisse indigenam, sed alios
quoqne ab iusulis extimis confluxisse et tractibus trausrlienauis, crebri- tate bellorutn ef alluvione fervidi maris sedibus suis expulsos. Amrniau. Marcell. xv, 9 . , . :
2. Aborigènes primos in bis regionibus quidam visos esse firmiruut ,
Celtas nomine regis amabilis, et matris ejus vocabulo Galatas dictos. Timag. ap. Ammian. 1. xv, 9.
i. 2
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2G
INTRODUCTION.
d'indigénat l’opinion exprimée à César par les Gaulois, el fondée encore sur un enseignement druidique, qu’ils étaient enfants de Pluton, c’est-à-dire, du monde sou- terrain \ Mais, sans recourir aux conjectures, l’histoire suffit pour établir que l’antériorité d’occupalion apparte- nait réellement aux Celtes ou Galls. C’est d’eux, en effet, que le pays a reçu son nom , et s’est appelé Keltiké chez les Grecs, Gallia chez les Romains : Celtes et Galls sont pendant bien longtemps les seules dénominations géncjN raies connues soit des historiens, soit des géographes, pour désigner les peuples de la Transalpine. pes Celtes subjuguent l’Espagne, vers le xu* siècle a\ant notre ère 2; des Galls descendent en Italie sous le nom (Y Ambra ou * d 'Ombres, environ deux siècles après, et les archéologues: romains désignent ces ancêtres du peuple ombrien par le* nom de vieux Galls , vetercs Galli 3, pour les distinguer des; bandes plus récemment émi grées au midi des Alpes, entre* autres de celle de Bellovèsc. C’est dans le voisinage des Celtes que vient se fixer la colonie phocéenne de Massalie* Enfin , je ne tarirais pas si je voulais donner tous les textes où ces deux mots sont employés pour désigner les peuples Gaulois les plus anciennement connus. Au con- traire, le mot Belge est comparativement très- nouveau dans l’histoire : on le lit pour la première fois dans César; les événements auxquels les Belges ont pris part, sous ce nom, ne remontent pas plus haut que l’invasion des Cim- bres et l’année 113 avant Jésus- Christ ; ceux dans lesquels ils sont mentionnés sous le nom dcVolkcs, qui paraît
1. Al> Dite pâtre prognatos prædicant ; idque ab Druidibus produirai . dicimt. Cæs. Bell. Gall. Vi, 18.
a. V. ci*dessous, livre i, c. 1.
3. Anton. Gniph. ap. Serv. Æn. ad fin. — Bocchus ap. Solin. 8. — . Isidor. Origin. 1. ix, c. 2. — Cf. livre i, c. 1.
JU
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INTRODUCTION. 27
bien, ainsi que je le montrerai, n’ôtrc qu’une altération du premier, ne remontent pas plus haut que l’an 280, et l’invasion des Tectosages en Grèce. Il n’y a pas là évidem- ment le signe de cette primitive et longue occupation que les anciens expliquaient par l’indigénat. Si donc la tradi- tion druidique est vraie ( et sur quoi se fonderait-on pour la rejeter?), l’antériorité appartiendrait aux Celtes ou Galls, détachés les premiers du tronc gaulois; les Belges seraient les derniers venus,* et avant leur passage en Gaule, ils auraient occupé les contrées d’outre-Rhin, et le voisinage de l’Océan du Nord. Il me semble que nous pouvons , dès à présent, adopter cette conclusion comme très -probable, en attendant qu’elle reçoive, dans les déve- loppements qui vont suivre , une complète démonstration.
Qu’on me permette maintenant de proposer à mon tour un problème. « La Gaule étant déjà peuplée par une « race d’hommes nombreuse, une seconde arrive du nord, u longe le littoral de l’Océan , et passe le Rhin dans son « cours inférieur et moyen. Ces nouveaux venus se font a jour au sein de la population qu’ils rencontrent devant « eux, et conquièrent une place dans le pays. Quand les « bouleversements causés par l’occupation violente auront « été calmés, quand chacune des deux races aura repris « son assiette , où les trouvera -t- on l’une et l’autre? » — Voici ce qu’on pourrait répondre , avec quelque certitude, une carte de la Gaule sous les yeux : — « L’invasion ayant « marché du nord-ouest au sud, la race conquérante se « sçra développée dans ces vastes plaines qui s’étendent « enlre l’Océan et les hauts plateaux de l’est, et forment « dans la topographie de la Gaule une région si bien ca- « ractérisée. La race envahie, refoulée à l’est et au midi, « aura pu se maintenir derrière les chaînes de montagnes « qui se suivent et s’engrènent, pour ainsi dire, depuis le
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INTRODUCTION.
« Rhin jusqu’il l’Auvergne ; et à l’abri des grands fleuves, « là où les montagnes lui auront manqué. »
Eh bien , c’est là précisément la situation relative des deux branches de la famille gauloise , d’après les limites que leur attribuent César et Strabon. Les Celles ou Galls occupent le midi et l’est, jusqu’au cours de la Marne et aux Vosges ; les Belges le nord et l’ouest, jusqu’à la Seine suivant César, jusqu’à la Loire suivant Strabon , dissenti- ment apparent qui sera expliqué plus tard , et n’affecte en rien notre argumentation générale.
I. PEUPLES DU PREMIER RAMEAU GAULOIS.
Celtes ou Galls.
César nous donne ces deux mots comme parfaitement synonymes; et dans une phrase d’une concision désespé- rante, il ajoute que ce peuple s’appelait Celte dans sa langue et Gall dans celle des Romains : li qui lingua sua Celtœ, nostra Galli appellantur. Cela dit, il n’y revient plus et nous laisse chercher ailleurs l’explication d’un texte si obscur et au premier coup d’œil si inexplicable. Adressons-nous donc encore celte fois à Strabon, notre guide quand César fait défaut, et le meilleur interprète assurément que nous puissions avoir des Commentaires.
Et d’abord le savant géographe a grand soin de nous signaler, comme un écueil dangereux en géographie et en histoire, le double sens donné au mot Celte par les Grecs : 1° sens ethnographique, local et déterminé; 2° sens géographique indéterminé et conventionnel. Ethnographiquement il en limite l’application aux tribus gauloises établies au-dessus de Narbonne, à l’ouest des Cévcnnes, et il expose comment les Massa-
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INTRODUCTION.
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liotes, entrés d’abord en'relation avec elles 1 parce qu’elles avoisinaient Massalie, prirent leur nom pour le nom générique de tous les Gaulois et propagèrent celle erreur parmi les Grecs. Une première méprise en engen- dra une seconde, et par une extension plus abusive en- core donnée au mol Celte, Hérodote, Éphore et beaucoup d’autres appelèrent Celtique, non pas seulement le canton de la Gaule méridionale situé au-dessus de Narbonne, non pas seulement la Gaule entière, mais toute l’Europe occidentale. Lors même que plus tard les contrées de l’extrême Occident furent mieux connues, l’extension abusive du mot Celte se maintint par habitude et par con- vention. De là la confusion qui règne à ce sujet dans les ouvrages des Grecs. C’est pour la dissiper, pour ramener ses compatriotes à des idées géographiques plus justes, que Strabon s’attache à bien fixer l’acception locale et ethnographique du mot, et à en expliquer l’abus. Ce qu’il dit de l’erreur des Massaliotcs, consacrée ensuite par l’usage, n’a rien d’ailleurs qui nous puisse étonner; pa- reille chose est arrivée bien souvent, et arrive encore tous les jours aux voyageurs modernes, qui prennent poul- ie nom de tout un continent celui du canton où ils abor- dent, pour le nom de toute une race celui de la peuplade qu’ils ont visitée la première.
Au reste ce qui doit nous donner pleine confiance dans Strabon, c’est qu’il n’est pas le seul qui restreigne ainsi la valeur ethnographique du mot Celle. On l’avait déjà fait avant lui , on l’a fait encore après. Polybe plaçait les
1. TowTa uèv (tnsp tmv veu.cu.ivwv t r:> NxpCMvÏTiv èwxpatetav Xt^cp.ev, oûç cl rpcTtpov Ke'Xra; ùvcu.aÇcv- ir.b toûtmv S' cTu.su xaî tcu; <jyu.sr*VTa; raXcéra; Ke>.T0Ù; ûitb tmv ÈXXiÎvmv 7rpc<Toqopeu0üvai, S’.à rr,v tmçsévttav ri xal jipGaXaSsvTMv irpô; toùto xat tmv MoujgxXimtmv Jtà to irXYiaio’/Mpov. Slr;ib. v, 189.
2.
Di
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INTRODUCTION.
»
Celtes vers Narbonne * ; Dcnvs le Périégètc, par delà les sources du Pô1 2; Diodore de Sicile, au-dessus de Massalie, dans l’intérieur du pays, entre les Alpes et les Pyrénées 3 4; et le commentateur de Denvs, Eustathe, protestait contre l’ignorance vulgaire qui attribuait à toute la Gaule le nom d’un seul canton *. Bien que ces savants hommes ne déter- minent pas, avec toute la précision désirable, ce canton où ils placent les Celles, ils semblent bien indiquer la partie de la Gaule méridionale comprise entre les Cévennes à l’est, la Garonne au midi, l’Océan à l’ouest, et au nord le plateau des monts Arvernes ou toute autre limite voi- sine. Leur opinion se trouve d’ailleurs confirmée par les plus anciens faits de l’histoire des Gaules. Quinze siècles avant notre cre, des nations gauloises envahissent l’Es- pagne : c’étaient probablement des nations limitrophes; or, nous savons qu’elles portaient le nom de Celles. Outre que l’histoire nous ledit expressément, nous en avons une preuve irrécusable dans les noms de Cellici et de Celtiberi qu’elles transplantèrent avec elles au delà des Py rénées5. On remarque pourtant qu’une de leurs prin- cipales tribus portait le nom de Cnlèke ou Galikr, dont le radical Gai reproduit la seconde dénomination des peuples de cette race. Ceci s’expliquerait au moyen d’une supposition qui n’a rien d’invraisemblable, à savoir, que lors de l’irruption des tribus celtiques en Espagne, il s’y
1. Polyb. 1 n, 15, et ap. Strab.
2. Diouys. Perieg. v. 288".
3' Tcù; f àp uitcp MaaffaXia; x.arciX'.SvTa; tv rw p.t<Tc*j'ï!(o , xat tc’j; ~a.pà rà; Aàttsi;, sti Si -cù; liti ~dSi tmv UupDvaûov Êpwv, KeXrcù; àvou. avouai . Diod. Sic. 1. v, 32.
4. V, ci-dessous, livre i, e. 1.
5. Km Si aÙTÜv (KeXTâv) et oûajravTs; Eùpwiraiot TaXarai KtXrcî uttô %XXw«v «Xirçôwav, Eust. ad. Dionys. 288.
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INTRODUCTION.
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serait mêlé quelques peuplades gauloises étrangères à cette confédération , et habitant près d’elle vers le nord. La position même de ces Galèkes ( peuple de la Galice actuelle ) semble appuyer notre conjecture ; établis à l’en- trée de la Péninsule ibérique du côté de la Gaule , ils occu- pent la place des derniers arrivés , et durent former une sorte d’arrière -garde de la conquête.
Mais si le nom de Celte est local, comme tout ceci le démontre effectivement, quel sera le nom générique applicable au premier rameau gaulois? Les Grecs, et Stra- bon en tète, nous indiquent celui de Galates : Galalès d’ailleurs et Gallus sont deux formes, l’une grecque, l’autre latine , du même mol et ont une signification iden- tique; les anciens le disent expressément \ Suivant Dio- dore , les Galates habitaient au-dessus des Celtes, vers le nord, et s’étendaient sur tout le reste de la Gaule, et même encore au delà2. Déjà Timéc, 260 ans avant notre ère, nommait Galatie 3 la contrée que la plupart de ses com- patriotes appelaient Celtique. Pour beaucoup de Grecs, le mot Galate, lorsqu’il fut devenu vulgaire, prit une acception exagérée ; on l’appliqua sans distinction à tous ces essaims d’aventuriers qui, sortis de la Gaule par le nord, vers la fin du ni0 siècle, inondèrent l’IUyrie, la Grèce et l’Asie-Mîneure. Quant à son antiquité , elle est incontestable puisqu’il ligure dans les plus vieilles fables
1. KeXtoI S( ici raXârai te xal TxXXct vûv «pe«a”Ycp£<»ovTai. App. Bell. Hisp. 1. — Galatas... ita enim Galles sermo græcus appellat. Ain mi an. xv, 9. — KaXcûot fcüv aùrcü; evtct p.sv VaXara;, h ici ra'XXcu;... Galen. de Antidot. i, 2.
2. Tcli; iïi 0~sp raurr.; tt;; KeXtixü; eî; t« wpô; votcv veuovt* o.s'p/i, ira; a
te tov tiitsavov y.al rc Epy.ûviov ope; y.aOt^pupivou;, scal ira vrac rc.li; É;rj; u.î'ypt rx; l’aXâra; irpoaafopsysyoïv. Diod. do Sic., v, 32.
3. ra>art* yopa ô>vcu.âofly) ( w; cp/,oi Ttp.xîo; ) Ai rô raXârcu. Kû/Acairc; xat TaXarEia; uloü. Etym. m. v. TaXarsca.
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INTRODUCTION.
ethnologiques que les Grecs aient inventées sur la Gaule ; on l’y retrouve sous la forme ordinaire Galatès, et, aussi sous la forme vraisemblablement plus ancienne Galas \ dont Galatès parait n’être qu’un dérivé, et qui se rapproche beaucoup de la forme latine Gallus. D’après ces fables. Galas et Celtus sont frères et tous deux fds de Galatée , symbole assez conforme à la vérité ethnologique a.
Quoique le témoignage des écrivains grecs suffise pour . nous guider avec sûreté dans tout ceci , la question res- sortira encore plus claire du témoignage des Romains. Ceux-ci ne connurent le mot Celte que par les Grecs; dès les temps les plus reculés, ils appelèrent Galli les peuples de la Transalpine, et Gallia le pays d’où provenaient ces peuples. Les premiers émigrés gaulois dont la tradition italienne fasse mention , ceux qui donnèrent naissance à la nation ombrienne , vers le xv* siècle avant notre ère , portaient le nom de G ail ; et, compje je l’ai déjà dit, les archéologues romains les distinguaient des bandes venues du temps de Tarquin, par l’épithète de vieux, veteres Galli 3 4. Les Grcès ne furent pas sans remarquer cet usage des Romains de prendre toujours le nom de Gall dans un sens génériqu 2e1; Diodore en fait l’observation. Mainte- nant, si l’on veut s’expliquer pourquoi les Italiens con-
1. noX’jçin'aM “jàa tÇ> KuxX&m xat TaXa-rtia, KsXtov xal tXXupiov xat TotXav iraî^aç ovra;, Èi-cpiATiaai XtxtXtaç xat âpÇat twv ît’aùrtù; KeXrwv , ixXupîbtv xoù raXarûv Xt*jxu.îv<i>v. Appian. Bell. Illyr. C. 2.
2. KeXtgÎ eÔvo; êrepov raXâTMV. HPSych.
3. Consulter la note, p. 26. Parmi ces archéologues, il en est un qui se recommande par deux circonstances très -particulières; c’est M. Anto- nius Gnipho, précepteur de J. César, et né en Gaule. Suétone nous signale sa profonde science dans les lettres grecques et latines. — Fréret, chez les modernes, admet pleinement l’origine gauloise des Ombres. CEuvr. compl. t. IV, p. 201, seqq.
4. Oî Si Puuaï'A it«vr« raüra rà eOv» ouXXr.êSriv (ai* xaTtiqopta irtpiXap.- Çâvouotv, ovo(a«^ovteî raXâra; âna:n Diodor. Sicul. 1. V, 32.
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INTRODUCTION.
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nurent de toute antiquité le mot de Gall , taudis qu’ils ignoraient celui de Celte, il faut considérer quelle partie des Gaules était en relation naturelle avec l’Italie : évi- demment ce n’était point la confédération celtique sépa- rée de la Méditerranée par les Ligures; nous savons d’ailleurs positivement que les premières communications d’une terre à l’autre eurent lieu parles Alpes'. La tra- dition désigne constamment comme premiers voyageurs ou premiers conquérants descendus au midi de cette chaîne, des Helvètes1 2, des Édues, des Ambarres, des Arvcrnes, des Bituriges3 4, etc., c’est-à-dire des hommes de l’est et du centre des Gaules; et quoique l’histoire ne nomme point les tribus qui composaient l’émigration ombrienne, il est très-vraisemblable qu’elles ne furent pas autres que celles de l’émigration de Bellovèse, et qu’elles venaient soit du voisinage des Alpes, soit du centre et du nord de la Transalpine. Nous voyons donc le nom de Gall s’appliquer à tous les peuples gaulois du premier rameau qui habitaient horsdeslimitcsde la confédération des Celtes: son extension ethnologique et sa grande antiquité concou- rent pareillement à lui assigner un caractère générique.
On peut conclure, ce me semble, avec quelque raison, de ce qui précède :
1° Que le nom générique du premier rameau gaulois était un mot que les Grecs rendaient par Galas et Galatès , et les Romains par Gallus, mot que dans ce livre nous
1. Polyb. 1. il, 17-23. — Tit. Liv. v, c. 34. — Plin. xu, 1. — Plutarch. Camil. 6.
2. On peut voir dans Pline la tradition relative à. l’Helvélien Élicon. — Produnt Alpibus coercitas et tnm inexsuperabiü munimento Gallias, liane prinium habuisse causam superfundendi se Italiæ... xn, 1.
3. Voir la nomenclature des peuples compris dans le premier bande l’invasion de l’an GOO av. J.- G. Tit. Liv. v, c. 34.
4. Cæs. Bell. Gall. 1. 1, c 1 et pass.
I
3* introduction.
•rendront par Call, nous rapprochant ainsi le plus, pos- sible de la forme latine, laquelle est la plus commande ment reçue;
2" Que le mot Celte ne désigne exactement qu’une des-, confédérations dépendantes de la race des Galls, .et par ■ conséquent ne doit point être employé comme dénomi- nation générique.
Maintenant que le fond de la question nous parait gran- dement éclairci , revenons à cette phrase de César dont nous signalions tout à l’heure l’obscurité ; li qui lingua ma Cellœ , nostra Galli appellanlur; et tâchons d'en péné- trer le sens, s’il est possible.
D’abord, César nous dit quo les peuples du premier rameau gaulois admettaient lo nom de Celte comme leur appartenant dans leur idiome national : ce fait n’infirme- point ce que nous avancions tout à l’heure. Il n’y aurait rien d’étonnantsi ces peuples avaient accepté, dans leurs relations de commerce et de politique avec les étrangers, une dénomination applicable à une partie seulement d’entre eux, mais sous laquelle les Massaliotes, et, à leur suite, tous les trafiquants du dehors, les désignaient depuis des siècles. Pareille chose est arrivée bien des fois aux peuplades sauvages voisines des colonies et des- comptoirs, européens. Aujourd’hui même, les nations- de* sang leu- tonique n’acceptent- elles pas, dans leurs rapports avec nous, la dénomination d’Allemands, qu’aucune «Telles ne porte plus, et qu’aucune ne reconnaît assurément pour son appellation générique?
En second lieu, îi moins de prêter <i César un jeu do mots indigne de lui, Gal/us n’appartient point à la langue des Romains; c’est un mot gaulois traduit, altéré sous une forme latine. Les formes Galas et Galalès employées par les Grecs, qui ne paraissent point dérivées de la foriqe
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J
INTRODUCTION.
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latine, mais prises directement sur le mot Gàttlois, prou veraient assez au besoin que Gallus n’était pà‘à d'invention romaine. En rapprochant toutes ces formes, ou voit qu’elles . répondent à un même radical que nous tâcherons plus tard de déterminer, lorsque nous nous occuperons des restes vivants des langues gauloises; pour le moment, nous nous bornerons à dire que la forme latine s’en écar- tait probablement beaucoup par le redoublement de la consonne 1. Dans ce cas, César pouvait dire aux Gaulois ce que nous dirions nous- mêmes avec grande raison aux tribus de l’Algérie dont nous francisons les noms : « Vous vous appelez ainsi dans notre langue. »
IL PEUPLES Dü SECOND RAMEAU GAULOIS, EN GAULE.
Belges et Armorikcs.
En cherchant tout à l’heure à déterminer l’ancienneté relative des deux rameaux gaulois, j’ai dit que la présence des Belges en Gaule semblait comparativement récente, et que leur nom était nouveau. Effectivement nous le lisons pour la première fois dans les Commentaires de César; et les événements auxquels il se mêle ne remontent pas plus haut que l’invasion des Cimbres, cent treize ans avant notre ère '. Les Belges, à celte époque, occupaient déjà dans le nord des Gaules la contrée où nous les retrouvons du temps de César, et qui, de leur nom, s’est appelée Bel- gique. A ce peu d’indications se bornent les textes précis; mais une conjecture que je vais exposer nous autorise à reculer, au moins jusqu’en 280, le moment où ce peuple fait son apparition dans les affaires de la Transalpine.
On n’a point oublié par quelle suite d’événements la
L Os. Bell. Gall. I. n, c. 4.
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36 INTRODUCTION.
côte de la Méditerranée gauloise, entre les Pyrénées et le Rhône, tomba au pouvoir des Ligures, environ seize cents ans avant Jésus -Christ *. En 480, ces Ligures l’occu- * paient encore, puisque Amilcar vint recruter parmi eux des auxiliaires contre le tyran Gélon1 2; ils s’y trouvaient toujours vers 350, date présumée de la rédaction du périple de Scylax, où ils sont mentionnés 3 ; puis on les voit dispa- raître subitement; et malgré l’éclat qui avait environné longtemps les royaumes des Élésykes et des Bébrykes , il n’est plus désormais question d’eux, excepté pour une partie de la tribu des Sordes 4. A leur place domine un grand peuple de sang gaulois, maître des deux versants des Cévennes, qui porte le nom de Volkc, et se partage en Arécomikes et Tectosagcs. Le canton oriental, situé entre les montagnes, le Rhône et la mer, appartient aux pre- miers, qui ont placé leur chef-lieu à Némausus , aujour- d’hui Nîmes; les seconds possèdent la partie de l’ouest , et ont pour capitale Tolosc, \ille de nom tout, à fait ibérien. Cet état de choses existait déj;\ en 280, époque d’une émi- gration des Tectosagcs pour la Grèce et l’Asie 5; il n’avait point changé en 218, lors du passage d’Annibal à travers la Gaule, car l’histoire nous montre ces deux tribus dé- fendant seules, contre les troupes carthaginoises, les approches du Rhône, tenant même la rive gauche du fleuve, et parlant en souveraines de tout le pays.
A cette apparition des Volkes dans le midi de la Gaule
1. V. ci-dessus, p. 18, et en outre livre i, c. 1.
'2. <t>ctvixwv x*i AiC'jwv, xa't t&ripojv, xai Ai ■pwv, xai ÊXt oixtav, xai Xap- Ætvicav, xai Kupviwv, Tftrlxovra u.uptsi$c;. Herod. 1. VU, C. 165.
3. M. Letroune place la ré laction de ce Périple, qui n’est qu’une com- pilation, entre l’année 356 et la mort d’Alexandre. Fragments des Poèmes géographiques, etc., p. 246.
4. Mel. 1. n, c. 5. — Plin. 1. ni, c. 4. — Avien. Or. maritim. v. 552.
5. V. ci-dessous, livre n, c. 1.
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INTRODUCTION.
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semblent se rattacher de grands bouleversements, dont la côte de la Méditerranée aurait été le théâtre. Un auteur, peut-être contemporain, dont Aviénus reproduit le texte dans ses vers, nous peint, sous de vives couleurs, la gran- deur et la chute de ces dominations liguriennes'. Ce poêle et le géographe Pomponius Mêla nous parlent en- core de la ville des Sordes, Pyrène ou llliberri, qui ne put jamais se relever de sa ruine 2. Les dates que nous venons - de citer paraissent bien fixer l’arrivée des Volkes sur les bords du Rhône, entre les années 350 et 280; et si ce peuple, dont il n’est question nulle part avant ce moment, lut amené dans le midi des Gaules par suite de quelque invasion opérée du côté nord 3, l’époque de cette inva- sion ne doit pas être antérieure de beaucoup à l’année 280. Or, nous voyons précisément, entre 349 et 299, des émi- grations armées, signe d’un grand désordre intérieur, se renouveler de la Gaule sur l’Italie, et les Gaulois Cisalpins maintenir avec Rome une paix de cinquante ans, afin Je
\. Tit. Liv. I. xxi, c. 26.
t Gens Elesicnm prias
Loca hæc tenebat, atqne Narbo civitas Erat ferocis maximum regni caput.
Deliinc
Besaram stetisse fama cassa tradidit.
At nnncce Ledns, nunc Orobis flnmina Vacoosqne per agros, etruinarum aggeres Amœnitatis indices priscæ, meant.
Avien. Or. marit. v. 585 et seqq.
3. Viens Eliberri, magnæ quondam urbis et magnarum opum tenue vestigium. Mel. u, 5. — Illiberis magnæ quondam urbis tenue vestigium. Plin. 1. m, c. 4. — On croit que c’était la môme que Pyrène dont parle Aviénus.
In Sordiceni cespitis confinio Quondam Pyrene civitas, ditis laris Stetisse fertur : hicque Massili.e incolæ Negotiornm sæpe versabant vices.
(Avien. Or. marit. v. 58 et seqq.)
I. * 3
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INTRODUCTION.
réunir toutes leurs forces contre ces tentatives, et de fer- mer le passage des Alpes '.On peut donc conjecturer que, dans la première moitié du ive siècle avant notre ère, il y eut en Gaule une irruption d’envahisseurs venus du nord, et que les Volkes en tirent partie; Ce qui fortifie encore cette supposition, c’est l’existence au delà du Rhin, dans la forêt Hercynie, d’une tribu de Tectosages qui paraissent bien plutôt avoir été la souche des Tectosages de Toulouse, qu’une colonie de ces derniers ; car on n’ad- mettra jamais, comme un fait possible , que l’expédi- tion partie de Toulouse, en 280, ait été assez nombreuse pour faire face aux chances d’une guerre terrible eii Grèce, fonder un royaume dans l’Asie -Mineure, et ren- trer ensuite dans ses foyers, tout en laissant, à son pas- sage, dans la forêt Hercynie, une colonie que César appelle « un peuple redoutable. »
\. CiTS. Bell. Gall. 1. vi. — César nous présente les Volkes-Tectosages de la forêt Hercynie comme une colonie venue de la Gaule. C’est en géné- ral le système adopté par César : le Rhin étant, de son temps, la limite entre la Germanie et la Gaule , il fait venir de la Gaule toutes les peu- plades de sang gaulois qu’il trouve au delà du fleuve ; mais l’archéologie ne se contente pas de cette facile explication. Quant aux Volkes transrhé- nans, de deux choses l’une : ou bien ils proviendraient de l’émigration de 280, ou bien ils appartiendraient à une émigration postérieure; mais l’histoire n’en mentionne point d’autre. Admettre (pie celle de 280 aurait fourni une partie des bandes qui ravagèrent la Grèce, fondé un royaume dans l’Asie-Mineure, pour revenir ensuite à Tolose après avoir laissé dans la forêt Hercynie la souche d’un grand peuple , ou ne le saurait dans un sens absolu et littéral, mais seulement avec restriction, dans les limites du possible. Ce3 Tectosages de la forêt Hercynie , que César représente comme un peuple redoutable et non moins considéré de ses voisins pour son esprit de justice que pour sou courage , formaient probablement déjà en 280 une division des Belges restée au delà du Rhin, et quelques déta- chements des Volkes-Tectosages revenus du pillage de Delphes, restèrent probablement parmi eux.
2. Voir ci-dessous, livre i, c. 3 etlivre u, c. 1.
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INTRODUCTION. 39
Mais quels pouvaient ôlrè ces envahisseurs arrivant du nord, et dont les Volkes auraient fait partie, sinon les Belges? Les Belges étaient récents en Gaule; ils apparte- naient au second rameau gaulois, lequel, suivant la tradi- tion druidique, avait occupé d’abord le pays situé au delà du Rhin et les bords de l’océan septentrional. César, qui reconnaît bien positivement les Belges poür Gaulois, les fait venir également d’outre-Rhin, de la Germaniéj comme on disait de son temps où, par suite de l’exten- sion des peuples Germains, le Rhin était devenu la limite séparative des races gauloise et tcutonique. Il est donc probable que cette invasion dont nous parlons était celle des Belges, et que les Volkes en faisaient partie.
Pour suivre l’hÿpothèse où nous sommes entré, exami- nons quel rapport ce nom de Volfce peut avoir avec d’au- tres noms déjà connus : et disons d’abord qu’on le trouve écrit très- diversement dans les auteurs. Straboh et Tile- Live , qui oht fourni l’orthographe vulgaire , écriveht Volcœ ', et César constamment Volgœ 2. Ausone, né dans le midi de la Gaule, poète amoureux de son pays dont il célèbre l’histoire, nous informe que Bolgœ avait été le nom primitif des Tectosages 3. Enfin , Cicéron , ayant à parler de ces mêmes Tectosages dans son plaidoyer pour Fontéius, les appelle Bclgœ : les meilleurs manuscrits portent cette version , soutenue par les plus savants édi- teurs \ J’ajouterai qu’un des chefs de l’émigration lecto-
1. Où&)aa£, Vole*.
2. Les meilleurs manuscrits et les premières éditions n’ont pas d’âutré version : ce sont les éditeurs qui ont introduit dans le texte , fort gratui- tement, l’orthographe prise dans Strabon.
3. Psqae lu Tectosagos primævo nomme Bolgas,
Totam jKarbo fuit.
, (Anson. NarbiV; 9.) ' - *.
4. Tous les manuscrits portent Belgarum, à l’exception d’un cité par
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INTRODUCTION.
sage en Grèce reçoit indifféremment dans Jes historiens le nom de Bolg lus et celui de Belgius, comme si ce n’étaient que deux formes du môme mot Qu’on nous permette de dire ici en passant que les tradilions gaéliques d’Irlande nomment Bolg et Volg ( Bholg ) les peuplades belges venues du continent gaulois dans cette île 2. Il n’y aurait donc pas lieu de s’étonner si Bolg, Volg, Vole ou Volk n’étaient autres que le mot Be/g lui-même, altéré sui- vant le génie de la langue des Galls, au milieu desquels les Belges -Tectosages et Arécomikcs avaient établi leur colonie.
Ce n’est pas tout, et nous possédons une preuve directe de l’identité de ces dénominations. On sait ( et je le racon- terai plus tard en grand détail) que les Volkes-Teclosages, après avoir pillé la Crèce européenne , passèrent dans l’Asie-Mineure , et fondèrent en Phrygie un royaume qui subsista jusqu’à la conquête de l’Orient parles Romains. Alors même que la Galalie fut devenue province romaine, les Galates conservèrent, avec une partie de leurs anciennes mœurs, leur idiome national : saint Jérôme nous apprend qu’ils le parlaient encore de son temps* c’est-à-dire au ve siècle de notre ère. Or, cet idiome des Galates parlé dans Ancyre, Tavion ou Pcssinunte, se trouvait être celui- là même que saint Jérôme avait entendu parler à Trêves, dans la capitale de la Belgique. Nous transcrirons ici ses paroles : « Au milieu de cet Orient où l’usage du grec est
Faerne qui donne Vulgarum. C’est encore une correction tout à fait gra- tuite que nous, devons à Graevius. (V. les notes des édit, de Cicéron, Amstel. 1724, et de celle de Graevius, 1665.)
1 . Trog. Pomp. apud Justin. 1. xxiv, c. 6. — Pausan. Phoc. X. 20.
2. Les Fir-Bolg jouent un grand rôle dans les traditions irlandaises, comme des conquérants venus de l’embouchure du Rhin dans l’ile d'Érin.
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INTRODUCTION.
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«devenu général, dit-il, les Galates ont seuls conservé «leur langue particulière; et cette langue est à peu de « chose près celle dont on se sert à Trêves; car il n’im- « porte guère si, par le contact du grec, il s’y est intro- ït duit quelque altération*. » Je ne sache rien de plus concluant que ce témoignage porté par un homme d'un tel savoir, d’une telle habileté dans l’étude des langues, et qui invoque sa propre expérience, puisqu’il avait vécu successivement à Trêves parmi les Belges, en Asie parmi les Gallo- Grecs. Les faits aussi directement et aussi com- plètement attestés sont rares dans l’histoire, et il faudrait, à mon avis, posséder un grand fonds de scepticisme pour nier celui-là. Si l’on admet ce qui précède, bn arrivera naturellement à conclure : 1« que les Volkes étaient Belges; 2° que les Belges avaient passé d’outre-Rhin en Gaule, entre les années 349 et 299.
Il est toutefois une considération qui doit frapper tout esprit habitué aux études ethnologiques, c’est que la nou- veauté du mot Belge , jointe à son peu d’extension , ne dénote guère une appellation générique. Tandis que le nom de Gall , aussi ancien que les premières traditions de l’histoire , se retrouve dans tout l’Occident , et non- seulement en Gaule , mais en Espagne , en Italie, en Illy- rie , sur les bords du Danube et de la mer Noire , celui de Belge ne s’étend pas originairement au delà de la Gaule, de quelques points des îles Britanniques où nous savons qu’il a été importé par des colonies gauloises1 2, et enfin d’un canton de la forêt Hercynie. Privé ainsi des deux caractères essentiels des dénominations génériques, la
1. Galatas, excepte sermone graeco, quo omnis Oriens loquilur, pro- priam linguam eamdem pene habere quam Treviros, nec referre si aliqua exinde corruperint. Hieron. Prol. com. h in Epist. ad Galat. c. 3.
2. Cæs. Bell. Gall. 1. v, c. 12.
1 NT KO D UCT ION.
4i
grande extension et la grande antiquité, il ne peut plus être considéré que comme un titre de confédération, une désignation particulière, applicable à une fraction seule- ment du second rameau gaulois. Alors il faudra chercher le nom de la race chez les autres tribus de cette branche qui pourraient l’avoir conservé. Mais ces tribus elles- mêmes, où les trouverons-nous? La réponse est facile. Le midi étant occupé par le premier rameau, c’est au nord qu’il faut chercher le second. La tradition druidique, rapportée par Aminien Marcellin , nous trace d’ailleurs la route avec certitude, en nous montrant les contrées trans- rhénanes : ab insulis extimis , et tractibus transrhenanis. Nous dirigerons donc notre examen de ce côté, mais auparavant nous achèverons ce que nous avions à dire sur les belges.
Il existe au sujet de la limite méridionale de cette con- fédération, une différence grave entre le témoignage de Slrabon et celui de César.
Le premier assigne pour frontière à la Belgique le cours de la Marne, puis celui de la Seine jusqu’à l’Océan 1 : le second prolonge le territoire des Belges, au midi delà Seine, jusqu’à l’embouchure de la Loire, comprenant sous ce titre les peuples de la presqu’île qui termine la Gaule à l’ouest 2. Ces peuples, César les appelle Armorikes ; Slrabon Belges parocéanitcs. César nous apprend que le mot Armorike signifiait maritime 3; telle est aussi la signi-
1 . Gîillos a Bclgis Matrona et Sequana dividit. Cæs. 1. 1, c. 1.
2. Ta BeXqrâv «anv vhr, t5>v mcpwy.îavirwv, wv Oùiverc't p.sv et’atv...
Strab. 1. iv, p. 194. — Tg&tuv St toù; BtXf*; iptaro’j; çaatv, t(; «malt- Sexa ffhr, Snppy)u.s\cu;, rà (j.Etaçù toù Privcu xai toù Aeîyir.po; ira poixoùvraç tov lutavov. Idem, p. 196.
3. Eavum civitatum quæ Armoricæ appellantur... Cæs. Bell. Gall. 1. v, c. 53. — Universis civitatibus quæ Oceanum attingunt quæqpe eoriun consuetudiue Armoricæ appellantur.... Cæs. p. Ç}. 1. vu, ç. 75.
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INTRODUCTION. 43
"fi cation do parocéanile qui semble bien n’ètre ici qu’une traduction grecque du mot gaulois. Et, comme pour insister sur ce qu’il avance, pour bien spécifier que ce sont les nations armoricaines qu’il classe parmi les Belges, Strabon cite les Qsismii et les Vénèles, dont il nous entre- tient longuement ' ; puis il répète que la limite des Belges est la Loire.
S’il y a erreur quelque part, et si nous devons condam- ner l’un des deux au nom de l’autre, il est difficile de choisir. Comment César, qui avait fait la guerre dix ans dans les Gaules, cl connaissait si bien la composition et la force de phaque confédération, ainsi que les relations mutuelles des cités, eût- il pu se tromper sur un fait aussi évident que l’étendue de la confédération belge? D’un autre côté, on admettant, pomme nous l’avons toujours fait, la gravité d’une assertion de Strabon, on peut se demander s’il n’aupait point failli par défaut de lumières cl de renseignements sur ce point spécial. On est forcé de répondre que non. Strabon, au moment même où il écri- vait que les Armorikes étaient Belges, et où il appuyait deux reprises sur pette affirmation , qvait sous les yeux non -seulement les Commentaires de César, auxquels il empruntait son analyse de la guerre des Vénètes, mais encore d’autres relations plus anciennes. La presqu’île armoricaine avait été de bonne heure le point de la Gaule occidentale le mieux conqu, à cause de sa situation en face des îles Sorlingues et Britanniques où se faisait un si grand commerce, dès le teipps des Phéniciens. Les détails que Strabon lui-même puise dans les écrits des Grecs démontrent combien ce pays, théâtre de mystères reli- gieux qui rappelaient Samothrace , excitait de curiosité
• ^ . * ;
1 . Slrab. 1. îv, p. 194, 195.
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INTRODUCTION.
chez les anciens. Pylhéas l’avait visité; il avait relevé plu- sieurs points de la côte, déterminé la position du promon- toire de Calbium, aujourd'hui le cap du Raz, et celle de l’ile ù’Ujcisama, aujourd’hui Ouessant ; et mesuré la profondeur de la presqu’île avec une exactitude que la géographie moderne est obligée de reconnaître L’affi- nité possible des Vénètes de l’Armorike avec ceux des bouches du Pô et avec les Hénètes de la Paphlagonie, était aussi un objet de vive discussion entre les érudits Grecs, et Strabon n’ignorait rien de ce qui avait été dit là-dessus, puisqu’il prend parti dans la dispute3. On ne saurait donc le taxer ici de légèreté ni d’oubli : s’il s’écarte de l’assertion émise par le conquérant, c’est bien sciem- ment et de propos délibéré , encore qu’il semble ne point s’apercevoir qu’il le contredise. Mais peut-être aussi, la contradiction n’est-elle point réelle, et Strabon, au lieu de démentir les Commentaires, ne fait- il que les inter- préter ou les compléter au sujet des Belges, ainsi qu’il le fait , et avec raison, au sujet des Aquitains et des Galls.
Qu’on se rappelle en effet le procédé suivi par le célèbre géographe, dans la détermination des caractères généri- ques : son analyse embrasse tout, le type physique, le lan- gage, l'organisation sociale. Les différences qu’il signale , il cherche à en donner la mesure exacte. On ne le voit point, comme César, cantonner les races dans des zones topographiques rigoureusement tranchées, système appro- prié au but des Commentaires, qui voulaient surtout rendre compte du groupement politique des peuples, mais que l’ethnographie devait souvent repousser comme insuf-
1. Strab. 1. îv, p. 195. — Cf. Walckenaer, Géographie de la Gaule, 1. 1, p. 99. — Gosscl. Côtes occid. de l’Europe.
2. Strab. 1. îv, p. 195.
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INTRODUCTION.
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lisant. Strabon signale, en dehors de ces limites approxi- matives, le moindre fractionnement des races, partout où il en aperçoit vestige-: ainsi, tandis que César borne r Aquitaine au cours de la Garonne, il nous montre des populations gauloises enclavées parmi les Aquitains, au midi du fleuve *. Fidèle à sa méthode d’ observation , il aura remarqué sans doute, chez les nations armoricaines, un extérieur, un langage, un ensemble de caractères, qui dénotait plus d’affinité avec les Belges qu’avec les Celtes ou Galls, et il aura prononcé qu’ils étaient Belges. Proba- blement encore, il n’aura pas été le premier à constater cette parenté, et aura suivi en cela quelque érudit grec, qui rattachait les Arinorikes au deuxième rameau gaulois. Posidonius nous fournira bientôt un exemple des pro- fondes recherches, auxquelles les elhnologues grecs s’étaient livrés' par rapport à ce second rameau. Un fait général, donné par César lui- même, vient appuyer l’opi- nion de Strabon : c’est que l’Armorikc, bien que ren- fermée dans les limites qu’il assigne géographiquement à la Celtique, figure dans ses récils comme un pays à part, dont les peuples forment une confédération distincte de celle des nations galliques, confédération qui entraîne à sa suite les tribus celtiques voisines , parce qu’elle est puissante, mais qui entretient néanmoins une alliance beaucoup plus intime avec la Belgique 2.
On sait, et je reviendrai bientôt là-dessus avec plus de détail, on sait que le midi de l’ile de Bretagne fut peuplé- par des tribus gauloises venues de l’Armorike*; que,
1. Strab. 1. iv, p. 190. — Cf. ci-dessus, p. 16.
2. Cæsar, Bell. Gall. 1. ni, c. 9 et passim.
3. In primis hæc insula Britones solos, a quibus nomen accepit, incolas habuit; qui de tractu armoricano, ut fertur, Britanniam advecti, austra- les sibi partes vindicarunt. Bcd. Hist. 1. 1, c. 1. — Cf. Trioedd. yn. Pryd.
3.
46 INTRODUCTION.
dans Le nombre, se trouvait celle des Brilanni ou Bretons, qui donna son nom à File, jusqu’alors appelée Albion *; qu’cntin cette émigration eut lieu à une époque assez reculée pour que les Bretons aient pu se prétendre pre- miers possesseurs du pays1 2, prétention que l’histoire ne leur accorde point, mais qui concourrait du moins à prouver l’ancienneté de leur établissement.
On sait encore, et celte fois par le témoignage exprès de César, que la côte orientale de la môme île de Bretagne reçut à différentes fois des colonies belges que l’on recon- naissait à leurs dénominations nationales, car les bandes conquérantes avaient conservé pour la plupart, au delà du détroit, le nom des cités gauloises d’où elles sortaient3 4. L’époque de ce mouvement des peuples belges sur la Bre- tagne ne parait pas avoir été fort ancien; du moins le voit -on dans sa plus grande force vers la lin du premier siècle avant notre ère, quand les Belges -Suessions, au rapport de César, soumirent la plus grande partie de l'ilc à leur domination.
Il existait donc en Bretagne deux bans différents de population venue du continent gaulois, depuis les temps historiques, savoir : des Armoricains, au midi, et des Belges, au sud encore, et à l’est; néanmoins César englobe toutes ces colonies sous la dénomination commune de
1. Voir ce qui est dit ci-après de la population des îles Britanniques.
2. Bed. Hist. ub. sup. — Cf. Trioedd. yn. Pryd.
3. Maritima pars ab iis (incolitnr) qui prædæ ac belli inferendi causa ex Belgis transierant : qui omnes fere iis nominibus civitatum appellan- tur, quibus orti ex civitatibus eo pervenerunt, et bello illato ibi reman- serunt. C;es. Bell. Gall- 1. v, c. 12.
4 . Apud eos ( Suessiones ) fuisse regem , nostra etiam memoria, Divitia- cnm, totiusGalliæ poteutissimum : qui cum magnæ partis harutn regio- num, tum etiam Britanniæ imperium obtinuerit. Cæs. Bell. Gall. 1. il, c. 4.
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INTBQPfJpTJQN. «
Belges ' : ce sont les traditions bretonnes qui nous en révèlent la différence. Elles racontent que les Briianni, sortis de l’Armorike, et les autres ponquérants, arrivés comme eux de la côte gauloise, étaient <3e }a même face, et parlaient la même langue *. pas yequ
d’examiner la valeur de ces traditions ; je dirai seqleiuppt qu’un passage de Pline , tiré probablement de quelque écrivain très- ancien et très -peu connu , car pareille Indi- cation ne se trouve nulle part ailleurs, nous permet de remonter sur la trace des Britanni jusqu'au nord de la Seine , où le naturaliste romain les fait figurer à tort comme pnporp existants, mais où ils avaient existé, et où l’on se souvenait qu’ils avaient séjourné, avant de passer en Armorike1 2 3. On le voit, dans cette trame délicate, les fils convergent de tous côtés pour rattacher les nations armq- ricaines aux naljons belges ; et de tous côtés aussi , les faits de l’ histoire se réunissent pour confirmer le témoi- gnage de Strabon. ,,
Deux points me semblent actuellement, sinon mis hors de tout doute, du moins amenés «à uq bien haut degré de probabilité, savoir :
1° Que le mot Belge n’était qu’un litre de confédéra- tion, et qu’il faut chercher ailleurs l’appellation générique du second rameau ;
2° Que les Armorikes se rattachaient aux Belges , mais que leur établissement en Gaule était plus ancien.
Il nous reste A demander aux nations gauloises résidant
1. Maritima pars ab iis qui... ox Belgis transierant... Cæs. Bell. Gall. 1. v,c. 12. — Qui Cantium incoluut... nequo multum a gallica différant consuetudine. Ibid. c. 14. — Galles vicinum solum occupasse credibile est. Tacit Agric. c. 2.
2. Trioedd. yn. Pryd. 5, 6.
3. Britauui, Ambiani, Bellovaci. Plin. 1. iv,c. 17.
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INTRODUCTION.
hors *lo la Gaule, le nom véritable de celte grande race d’où étaient sortis les Armorikes et les Belges. Le second rameau venait du nord, suivant la tradition des Druides; les Belges venaient du nord, suivant César : voyons donc quelles nations pouvaient représenter au delà du Rhin cette seconde division de la famille gauloise.
III. PEUPLES TRANSRHKNANS DU SECOND RAMEAU GAULOIS
Kimbri , Kimmerii.
Des témoignages historiques qui remontent au temps d’Alexandre le Grand attestent l’existence d’un peuple appelé Kimmerii ou Kimbri sur les bords de l’océan sep- tentrional, dans la presqu’île qui porta plus tard la déno- mination de Jutland. Et d’abord les critiques reconnais- sent l’identité des mots Kimmerii et Kimbri , conformes l’un et l’autre au génie différent des langues grecque et latine. « Les Grecs, dit Strabon d’après Posidonius, appe- « laient Kimmerii ceux que maintenant on nomme Kim- bri 2. » Plutarque ajoute que ce changement n’a rien qui
1. Plerosque Belgarum a Germanis ortos, Rhenumque antiquitus trans- dnctos... Cæs. Bell. Gall. 1. ti, c. 4. — L’expression de César à Germanis doit s’entendre dans le sens de Germania, et Germania dans le sens géo- graphique de traclibus transrhenanis. D’après César, il y avait quelques peuplades de Germains établies parmi les Belges (Condrusi, Pæmani, Cæ* ræsi, Segni, Bell. Gall., h, 74; vu, 32); mais ce n’est pas d’elles qu’il est question ici. Il s’agit de la masse des peuples belges, et César dit qu’elle sortait des domaines de la race germanique , maltresse des contrées trans- rhénanes, à l’époque où celui-ci écrivait. D’un bout à l’autre des Commen- taires, les Belges sont pour César un peuple de race gauloise , tout à fait différent des Germains. Quant au mot plerosque, il s’explique en suppo- sant qu’il était resté en Belgique, après la conquête des Belges, un fond de population antérieure.
2. Kip.p.tpÎ4u; tou; Ktp-Sp&uç cvcp.aoavï’wv t»v ÈXXrivuv. Strab. 1. VU, p. 293.
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INTRODUCTION.
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surprenne ' ; Diodore de Sicile l’attribue au temps1 2, et adopte l’opinion de Posidonius qui devint générale parmi les érudits grecs 3 4.
Le plus ancien écrivain qui fasse mention de ces Kimbri est Philémon , contemporain d’Aristote : suivant lui , ils appelaient leur océan Mori-Marusa, c’est-à-dire mer Morte, jusqu’au promontoire Rubéas; au delà ils le nommaient Cronium \ Ces deux mots s’expliquent sans difficulté par les langues que nous pouvons à bon droit considérer comme des restes des vieux idiomes gaulois : môr en Cambrien, signifie mer, marw, mourir, marwsis, mort; et crwnn , coagulé, gelé; en gaelic, cronn a la même valeur; Murchroinn, la mer glaciale 5 6.
Éphore, qui vivait à la même époque, connaissait les Kimbri et leur donne le nom de Celtes ; mais dans son système géographique, cette dénomination très-vague désigne tout à la fois un Gaulois et un habitant de l’Eu- rope occidentale ®.
Lorsque, entre les années 113 et lût avant notre ère, un déluge de Kimbri ou Cimbres vint désoler la Gaule , l’Espagne et l’Italie, la croyance générale fut « qu’ils sor- taient des extrémités de l’Occident, des plages glacées de l’Océan du nord, de la Chersonèse cimbrique, des bords de la Thctis cimbrique 7. »
1. Oùx i-xo TpoTKu. Plut, in Mar. il.
2. Bpayjj tcû XP,V6U T>iy X*Çiv (pOetpavro; êv' rç rüv xaXwpivuv Kiu.ëpwv ïrjsirr/y&pîa. Dioil. Sicul. 1. v, 32.
3. KîfiCpct ou; rm; (patrt Kiu-u-epîcu;. Steph. Byz. Y. ÀSpoi.
4. Philémon Morimarusam a Cimbris vocari, lioc est, mortuum mare, usque ad promontorium Rubeas, ultra deinde Cronium. Plin. 1. îv, c. 13.
5. Adelung's Ælteste Geschichte der Deutschen, p. 48. — Toland’s seve- ral pièces, p. 1, p. 150.
6. Strab. 1. vu, ub. sup.
7. Flor. 1. iu, c. 3. — Pôlyæn. 1. vin, c. 10. — Quintil. Declam. pro mi-
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50 INTRODUCTION.
Du temps d’ Auguste , des Kimbri occupaient au-dessus de l’Elbe une portion du Jullaml , et ils se reconnaissaient pour les descendants de ceux qui, un siècle auparavant, avaient commis tant de rayages. Effrayes des conquêtes des Romains au delà du Rhin , et leur supposant des pro- jets de vengeance contre eux, ils adressèrent à l’empereur line ambassade pour obtenir leur pardon *.
Strabon, qui nous rapporte ce fait, et Mêla après lui , placent les Kimbri au nord de l’Elbe 2 ; Tacite les y retrouve de son temps : «Aujourd’hui, dit-il, ils sont petits par « le nombre, quoique grands parla renommée; mais des « camps et de vastes enceintes, sur les deux rives, font « foi de leur ancienne puissance et de la niasse énorme « de leurs armées 3. »
Pline donne une bien plus grande extension à ce mot de Kimbri; il semble en faire un nom générique : non- seulement il reconnaît des Kimbri dans la presqu’île j ut- landaise, mais il place encore des Kimbri mcditenances * dans le voisinage du Rhin, comprenant sous cette appella- tion commune des tribus qui portent dans les autres géo- graphes des noms particuliers très-divers.
Ces Kimbri habitants du Jutland et des pays voisins étaient regardés généralement comme Gaulois, c’est-à- dire, comme appartenant à l’une des deux races qui occu-
lite Marii.— Ammian. 1. nu, c. 5. — Cxmbrica Thetis , Claudian. Bell. Get. v. 638. — Plut, in Mar. — Voyez ci-dessous, livre îv, c. 3.
1. Strab. 1. vu, p. 293. — V. ci-dessous, t. II.
2. Strab. 1. cit. — Met. 1. ni, c. 3.
3. Manent utraque ripa castra, ac spatia quorum ambitu nunc quoque metiaris molem manusque gentis et tam magni exercitus iidem. Tacit. Germ. c. 37.
4. Alterum genus Ingævones quorum pars Cimbri, Tcutoni ac Cauclio- rum geutes. Proxiine autem Rheno Istævones quorum pars Cimbri me- ditcn anei. \j. jy, c. 3.
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INTRODUCTION. SI
paient alors la Gaule; Cicéron, parlant de la grande inva- sion des Kimbri que nous nommons Cimbres, dit à plusieurs reprises et de la manière la plus formelle que Marius a vaincu des Gaulois ' ; Salluste énonce que le consul Q. Cæpion défait par les Cimbres, le fut par des Gaulois 2; Diodore de Sicile attribue à. des Gaulois les triomphes et les dévastations des Cimbres*; Plutarque appelle Gaulois le Cimbre qui voulut tuer Marius*; il dit que Sertorius faisait l’office d’espion dans le camp des Cimbres à l’aide d’un vêlement gaulois et de la langue gauloise qu’il parlait bien 5. La plupart des écrivains pos- térieurs, entre autres Appien et Pion Cassius, dont le témoignage est si grave, tiennent un langage pareil8; enfin le bouclier c imbrique de Marius portait la figure d’un Gaulois 7. Il faut ajouter que Ceso-riz et Boio-rix, noms des chefs de l’armée cimbrique, ont toute l’appa- rence de noms gaulois.
‘ „ y ? . Sa?-* / v» ’-îr* rfffîrnffc Vf * ■ , .~V
1. Bellum Gallicum, P. C., C. Cæsare imperatore gestum est, antea tantummodo repulsum. Semper illas naf iones (Galliæ) nostri imperato- res refutandas potius quam lacessendas putaverunt. lpse ille C. Marius.... influentes in Itaiiam , GaUorum maximas copias repressit ; non ipse ad eorutn urbes sedesque penetravit. Cicer. de Provinc. consul, xm. — Ce dernier trait fait allusion à César et à sa campagne des Gaules, et établit une assimilation complète entre les Cimbres et les Gaulois. — Idem pro Fonteïo. xii.
2. Per idem tempus adversùm Gallos ab duçibus nostris , C. L. Cæ- pione et Cn. Manlio malè pugnatum. Sallust. Jugurtb. c. 114.
3. Diod. Sic. 1. v, 32.
raÀarr,; to ■jïvo; r, Kîu.ëpcc. Plut. Mar. 39.
5. 2epT<ôpi6ç ît xaTa(jy.07rr,v Ottsitt, t£>v toXeuiuv , Si KiXraf
ojct’jaoâu.e'icç, /.ai rot xotvoTara tüç ÆiocXéxtgu rrpl; fjTluÇtv iwt xaipoû rapa- ÀaGtiv. Plut, in Sertor. 3.
6. Kîj/.Sp&t, qî’vc; KeXtüv. Appian. Bell. civ. i, 29; Bell. Gall. i. — TaXaisa ri tou; Ay.ëpwva; /.ai toù; K iu.Spo'j; crTEtXaaa. Dion. Cass, xuv,
4. — S. Ruf. Hist. 6. — Cf. Oros. liist.
7. Gallum in mariano scuto cimbrico. Cicer. de Or. 1. n, c. 66. — Cf- Plin. I. xxxv, 4, 8.
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INTRODUCTION.
Quand on lit les détails de cette terrible invasion , on est frappé de la promptitude et de la facilité avec laquelle les Cimbres et les Belges s’entendent et se ménagent, tan- dis que toutes les calamités se concentrent sur la Gaule centrale et méridionale. César rapporte que les Belges soutinrent vigoureusement le premier choc, et arrêtèrent ce torrent sur leur frontière : cela se peut, mais on les voit tout aussitôt pactiser; ils cèdent aux envahisseurs une de leurs forteresses, Aduat, pour y déposer leurs bagages; les Cimbres ne laissent à la garde de ces bagages, qui composaient toute leur richesse, qu’une garnison de six mille hommes, et continuent leurs courses ; ils étaient donc bien sûrs de la fidélité des Belges. Après leur exter- mination en Italie, la garnison cimbrc d’ Aduat n’en reste pas moins en possession de la forteresse et de son terri- toire et devient une tribu belgique. Lorsque les Cimbres vont attaquer la province narbonnaisc, ils font alliance tout aussitôt avec les Volkes-Teclosages , colonie des Belges, tandis que leurs propositions sont encore repous- sées avec horrepr par les autres peuples gaulois '. Ces faits et beaucoup d’autres prouvent que, s’il y avait commu- nauté d’origine et de langage entre les Kimbri et l’une des races de la Gaule, c’était plutôt la race dont les Belges faisaient partie , que celle des Galls. Un mol de Tacite jette sur la question une nouvelle lumière. Il affirme que les Æstii , peuplade limitrophe des Kimbri , sur les bords de la Baltique, et suivant toute probablité appartenant elle- même à la race kimbrique, parlaient un idiome tres-rap- proché du breton insulaire1 2 : or nous avons vu que la
1. V. ci-après, livre iv, c. 3.
2. Linguæ britannica propior. Tacit. Germ.c. 45. — Cf. Strab. 1. i,p. 6i. Boii, gallica gens... manet adhuc Boiemi nomen: signilicatque loci vete-
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INTRODUCTION.
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langue des Bretons était aussi celle des Belges et des Armo- rikes. Tout cela rattache évidemment les Kimbri au deuxième rameau gaulois.
J’ai déjà parlé des Volkes ou Belges-Tectosages de la forêt Hercynie, peuple considérable, et, suivant l’expres- sion de César, non moins puissant par sa justice que parla force de ses armes*. J’ai dit qu’il fallait voir dans ces Tectosages la souche originelle de ceux de la Gaule, car on ne peut admettre raisonnablement l'hypothèse d’une bande partie de Tolose, qui aurait suffi à toutes les perles d’une guerre terrible en Grèce, à la fondalion d’un grand royaume eu Asie, à la fondation d’un grand peuple dans la forêt Hercynie , et serait rentrée ensuite dans ses foyers. Une telle hypothèse fondée sur un simple rapport de nom, ne saurait être adoptée par l’histoire : tout ce qu’on peut dire , c’est qu’au retour de l’expédition de Grèce quelques Tectosages s’arrêtèrent parmi leurs frères de la forêt Hercynie *, et l’on doit considérer ces Tectosages transrhénans comme un des jalons plantés sur le passage de la seconde des races gauloises. Mais les cantons voisins de l’Elbe et du Rhin ne renfermaient pas tous les peuples transrhénans qu’on pût rattacher à ce rameau. Les fertiles terres de la Bohème étaient habitées parla nation gauloise des Boïes, dont le nom, d’après l’orthographe grecque et latine, prend les formes de
rem memoriam, quamvis mutatis cultoribus. Tacit Germ. c. 28. — Strab. 1. VU, p. 293.
1. Quæ gens ad hoc tempus iis sedibus se continet, summamque habet justitiæ et bellicæ laudis opinionem. Cæs. Bell. Gall. 1. vi, cap. 24.
2. Voir ci-dessous, livre n , c. I. — On s’explique bien comment César, trouvant des Tectosages dans la forêt Hercynie, leur aura appliqué le nom de Bolg, devenu si fameux par le courage des Tectosages de Tou- louse , au lieu de celui de Belg qu’ils se reconnaissaient probablement ‘■omme nom générique.
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54 ' INTRODUCTION.
Boii, Boghj, Boghii, et Boei , et qui figure le plus souvent dans l’histoire parmi des peuples non galliques \
Tous les historiens attribuent à une armée gauloisp l’invasion de la Grèce , dans les années 279 cl 280 : Appien nomme ces Gaulois Kimbri 1 2; or, nous savons que leur armée se composait d’abord de Volhes-Tectosages , puis en grande partie de Gaulois du nord du Danube.
Les nations gauloises, pures ou mélangées de Sarmates et de Germains, étaient nombreuses sur la rive septen- trionale du bas Danube et dans le voisinage; la plus fameuse de toutes, celle des Bastarnes3, mêlée probable- ment de Sarmates, habitait entre la mer Noire et les monts Car pa thés. Mithridate , voulant former une ligue puis- sante contre Rome, s’adressa à ces peuples redoutés. « Il cpvqya, dit Justin, des ambassadeurs aux Bastarnes, aux Kimbri 4 et aux Sarmates. » Il est évident qu’il ne faut pas entendre ici les Kimbri du Jutland, éloignés du roi de Pont de toute la largeur du continent de l’Eu- rope, mais bien des Kimbri voisins des Bastarnes et des Sarmates, et sur lesquels avait rejailli la gloire acquise par leurs ffères en Gauje et en Nptfqtte. L’existence des nations kimbriques, échelonnées de distance en distance depuis le bas Danube jusqu’à l’Elbe, établit, ce me semble, que tout le pays entre l’Océan et le Pont-Euxin, en sui- vant le cours des fleuves, dut être possédé par la race des
1. Par exemple en Italie, lors de la conquête des plaines circumpadanes, sous Tarquin l’Ancien. Cf. ci-dessous, livre i, c. 1. — Bwg et Bug, en gallois, signifie terrible.
2. Appian Bell. Illyr. c. 4.
3. Tacit. Germ. c. 40. — Plin. 1. iv, c. 12. — Tit. Llv. 1. xxxiv, c. 26; 1. xxx, c. 50-B7 ; 1. xxxi, c. 19-23. — Polyb. xxvi, 9.
4. Mithridates, intelligens quantum bellum suscitaret, legatos ad Cim- bros, alios ad Sarmatas , Bastarnasque auxilium petitum mittit. Justin. 1. xxxvm, c. 3.
INTRODUCTION.
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Kimbri , antérieurement au grand accroissement de la race germanique.
Mais, sur ces mêmes rives du Pont-Euxin, entre le Danube et le Tanaïs, avait habité autrefois un grand peuple connu des Grecs sous le nom de Kimmerii 1 dont nous avons fait Cimmèriens. Outre les rivages occidentaux de la mer Noire et du Palus-Méotide, il occupait la presqu’île appelée à cause de lui Kimmèrienne, et aujourd’hui encore Krimm ou Crimée : son nom est empreint dans toute l’ancienne géographie de ces contrées, ainsi que dans l’histoire et les plus vieilles fables de l’Asie -Mineure, où il promena longtemps ses ravages. Plusieurs coutumes de ces Kimmerii présentent une singulière conformité avec celles des Kimbri de la Baltique, et des Gaulois. Les Kim- merii cherchaient à lire les secrets de l’avenir dans les entrailles de victimes humaines ; leurs horribles sacrifices dans la Tauride ont reçu des poètes grecs assez de célé- brité; ils plantaient sur des poteaux, à la porte de leurs maisons, les têtes de leurs ennemis tués en guerre. Ceux d’entre eux qui habitaient les montagnes de la Chersonèse portaient le nom de Taures, qui appartient à la fois aux deux idiomes, représentants actuels des anciennes langues gauloises, et qui signifie, comme on sait, montagnards. Les tribus du bas pays, au rapport d’Éphore, se creu- saient des demeures souterraines, qu’elles appelaient argil 2 ou argel, mot gallois et armoricain , dont la signi- fication est lieu couvert ou profond1 * 3.
1. K’.fmî'pict. — On trouve encore la forme Kimmeri , Kîiuiepei , plus rapprochée encore de Kimbri (Lycoph. Alex. 095). — Cimmeri, Fest. — Polyen'nomme les Cinabres Kî^Spiu. vm, 10.
2- Eçopsç qpr.otv aùxài^ èv ctxîat; tîxetv S; xaXcùcty àp-pXXaî.
Strab. 1. v. p. 244.
3. Taliesin. W. Archæol. 1. 1 , p. 80. — Myrddbin Afallenau. Ib. p. 152.
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INTRODUCTION.
Jusqu’au vu* siècle avant notre ère, l’histoire des Kim- merii du Pont-Euxin reste enveloppée dans la fabu- leuse obscurité des traditions ioniennes ; elle ne com- mence, avec quelque certitude, qu’en l’année 631. Celte époque fut féconde en bouleversements dans l’occident de l’Asie et l’orient de l’Europe. Les Scythes, chassés par les Massagètes des steppes de la haute Asie, vinrent fondre comme une tempête sur les bords du Palus- Méotide et de l’Euxin : ils avaient déjà passé l’Araxe( le Volga), lorsque les Kimmerii furent avertis du péril; ils convoquèrent toutes leurs tribus près du fleuve Tyras (le Dniester), où se trouvait, à ce qu’il parait, le siège principal de la nation, et y tinrent conseil. Les avis furent partagés : la noblesse et les rois demandaient qu’on fil face aux Scy- thes, et qu’on leur disputàt'le sol Lie peuple voulait la retraite ; la querelle s’échauffa , on prit les armes , les nobles et leurs partisans furent battus; libre alors d’exé- cuter son projet, tout le peuple sortit du pays *. Mais où alla-t-il? Ici commence la difficulté. Les anciens nous ont laissé deux conjectures pour la résoudre, nous allons les examiner l’une après l’autre.
La première appartient à Hérodote. Trouvant, vers la même époque (634), quelques bandes kimmériennes qui erraient dans l’Asie-Mineure sous la conduite de Lygda - mis, il rapprocha les deux faits, et il lui parut que les Kimmerii, revenant sur leurs pas, avaient traversé la Chersonèse, puis le Bosphore, et s’étaient jetés sur l’Asie. Mais c’était aller à la rencontre même de l'ennemi qu’il s’agissait de fuir; d’ailleurs, la route était longue et pleine d’obstacles : il fallait franchir le Boryslhène et l’Hypanis qui ne sont point guéables, ensuite le Bosphore kimmé-
1. Herodot. 1. iv, c. 11.
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INTRODUCTION. 57
rien, et courir après tout cela la chance de rencontrer les Scythes sur l’autre bord, tandis qu’un pays vaste et ouvert offrait, au nord et au nord-ouest du Tyras, la retraite la plus facile et la plus sûre.
Les érudits grecs, qui examinèrent plus tard la ques- tion, furent frappés des invraisemblances de la supposi- tion d’Hérodote ' . Celte bande de Lygdamis qui, après quelques pillages, disparut entièrement de l’Asie, ne pou- vait être l’immense nation dont les hordes occupaient depuis le Tanaïs jusqu’au Danube ; c’étaient tout au plus quelques tribus 1 2 de la Chersonèse qui probablement n’avaient point assisté à la diète tumultueuse du Tyras. Le corps de la nation avait dû se retirer en remontant le Dniester ou le Danube dans l’intérieur d’un pays qu’elle connaissait de longue main par ses courses ; et comme elle marchait avec une suite embarrassante, elle dut mctlre plusieurs années à traverser le continent de l’Europe, campant l’hiver dans ses chariots, reprenant sa route l’été, déposant çà et là des colonies qui se multiplièrent3. A l’avantage de mieux s’accorder au fait particulier, cette hypothèse en joignait un autre : elle rendait raison de l’existence de Kimmerii dans le nord et le centre de toute cette zone de l’Europe et expliquait les rapports de
1. Ces invraisemblances ont été démontrées avec nn sens et une clarté admirables par Fréret, qui n’hésite pas à adopter l’explication de Posido- nius et l’identité des Cimmériens et des Cimbres (Mém. Acad, des Ins- cript. et Bel. Let. t. XIX; et Œuvres compl. t. V). Niebuhr a voulu trai- ter à son tour ce grand problème historique (Kl. Schr. I, 364) , et il est arrivé, comme Fréret, à reconnaître l'identité des deux peuples; mais il va plus loin en rattachant les Cimmériens et les Cimbres aux Belges et aux Cymri de l’ile de Bretagne.
2. Oi u.î’f * ftvEaüai TM» itavtà; jAOpiov , ri Si irXtïaTOv «ùtmv xai Terra» tir’ iüx«TMÇ mkiuv irapà rnv tÇtù ôâXaaoav. Plnt. in Mar. 11.
3. Plut, in Mario, 11. — V. ci-après, livre t,c. 1.
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INTRODUCTION.
mœurs et de langage que tous ces peuples homonymes présentaient entre eux.
Posidonius s’en empara, et lui donna l’autorité de son nom justement célèbre. Le philosophe stoïcien avait voyagé dans la Gaule, et conversé avec les Gaulois; il avait vu à Home des prisonniers cinabres; Plutarque nous apprend qu’il avait eu quelques conférences avec Marius, et il pouvait en avoir appris beaucoup de choses touchant la question qui l’agitait, le rapport des Cimbres et des Cimmériens. Nul autre ne s’était trouvé plus h même que lui d’étudier h fond celte question, nul n’était plus capable de la résoudre; les précieux fragments qui nous restent de son voyage en Gaule font foi de sa sagacité comme observateur; sa science profonde est du reste assez connue.
L’opinion de Posidonius prit cours dans l’ethnographie; des écrivains que Plutarque cite sans les nommer la déve- loppèrent' ; elle parut à Strabon juste et bonne-1 2; Diodore de Sicile la rattacha à scs idées générales sur les Gaulois : ses paroles sont remarquables et méritent d’èlre méditées attentivement. « Les peuples gaulois les plus reculés vers « le nord et voisins de la Scjlhie sont si féroces, dit-il* « qu’ils dévorent les hommes; ce qu’on raconte aussi des « Bretons qui habitent l’ile d’Irin ( l’Irlande ). Leur renom* « niée de bravoure et de barbarie s’établit de bonne heure ; « car, sous le nom de Kimmerii, ils dévastèrent autrefois « l’Asie. De toute antiquité, ils exercent le brigandage sur « les tet’fcs d’autrui ; ils méprisent tous les autres peuples. « Ce sont eux qui ont pris Rome, qui ont pillé le temple « de Delphes, qui ont rendu tributaire une grande partie
1. Plut. loc. Cit. — Stiab. 1. vu, p. 293.
2. A'.xaîf.»;.,. cù xxxü; suâÇei. StVab. 1.VII, p. 293
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lNTRÔDÜClf ION. &9
« de l’Europe et de l’Asie, el, en Asie, s’emparant des « terres des vaincus, ont formé la nation mixte des Gallo- « Grecs; ce sont eux enfin qui ont anéanti de grandes el « nombreuses armées romaines* . » Ce passage nous montre réunis dans une seule et môme famille les Cimmériens, les Cimbrcs et les Gaulois d’en deçà et d’au delà des Alpes.
La concordance des dates donnera, j’espère, à ce sys- tème un dernier degré d’évidence. C’est en 631 que les hordes kimmèriennes sont chassées par les Scythes et refoillées dans l’ihlérieur de la Germanie, vers le Danube et le Rhin; en 587, nous voyons la Gaule en proie au bou- leversement le plus violent, et une partie de la population galliquc obligée de chercher un refuge, soit eti Italie, soit dans les Alpes illyrienttes ; entre 587 et 521, des peuples du nom de Kimbri, qui est lé même que Kitnmerii, fran- chissent les Alpes pennines, et un de ces peuples porté le noin fédératif de Bote, que nous retrouvons parmi les Kimbri transrhénans.
Malgré l’occupation dé leür pallie par les Scythes, leg Kimmerii li’en disparaissent pas totalement. Les voya- geurs et les géographes nous les montrent, encore long- temps après, «habitant en grand nombre le pied glacé « des montages de Taur 2. » On continue à citer leur Ville de Kirnmeris ou Kimmericon 3, dont le nom se conserve eneore aujourd’hui dans celui dé Krim; enfin une inscrip- tion signale comme ennemis de la colonie grecque d’Ol-
1. Diod. Sicul. 1. v, 32. Gf. Cic. pro Font. x.
2. Kiiuispîou îià Boocpo'pou , Évi iro'XXct
KtfMJ.Ïptet V JCÎOINJIV 6-0 (J'UXpM 1tC®t 'Towpctj.
Dionys. Perieg. v. 165. Cf. Èustath, ad H. L.
3. Scym. v. 896. — Anon. Pnr. Pont. Eux. 47 et 50. — Gf. Strab. xi, p. 494. — Plin. vi, o. — Mel. i , 19.
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INTRODUCTION.
bia des tribus barbares de l’ancien pays kimmérien, et leur donne le nom de Galates ou Gaulois *. C’est le dernier de ces jalons qui, rattachant les Kimmerii du Pont-Euxin aux Cimbrcs du Jutland, aux Belges de la Gaule, aux Bre- tons d’Albion , nous amènent à reconnaître que, dans ce grand peuple, résidait le noyau de la seconde des races gauloises, et que son nom, si ancien, si renommé, si étendu, n’était autre que le nom moine de cette race.
SECTION III. — PEUPLES GAULOIS DES ILES BRITANNIQUES.
C’était chez les anciens une opinion, ou, pour mieux dire, un fait à peu près incontesté, que l’archipel britan- nique et la Gaule avaient été peuplés primitivement par tes mêmes races. Ilipparque dit que les habitants des lies de Bretagne et d’Ierne ou Erin (l’Hibernie des Romains et l’Irlande actuelle}, étaient Celtes1 2; et Pomponius Mêla jilace dans la Celtique les îles qui produisaient l’étain 3 4. Cette opinion d’ailleurs ne s’appuyait point sur de simples conjectures : l’archipel britannique, théâtre d’un grand commerce avec les Phéniciens, les Carthaginois et les Grecs, avait été, dès la plus haute antiquité *, le point le
1. Xiapouî xai TaXaraî. Bœckh. Corp. Iuscr. Græc. vol. II, fasc. i, tit. 3058. — Olbia fut détruite par les Gètes, en l’année 700 de Rome. Niebubr la place sur le Borysthène, et reconnaît dans les Galates, ses destructeurs, des Cimmériens ou Cinabres.
2. Ou; èxtïveç (ïmrap^o;) [>.tv eu KeXtcu; ûireXaaÊocvst. Strab. 1. H, p. 75.
3. Pornp. Mel. 1. m, c. 6. 4. — Les iles Cassitérides; on croit que c’étaient les Sorlingues.
4. Ast bine dnobns in Sacram, sic insulam Diiere prisci , solibns cursus rati est.
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INTRODUCTION.
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a r
plus fréquenté du grand Océan; et l’Irlande, déjà célèbre sous le nom d’ile Sacrée, devait à ses ports nombreux et commodes l’avantage d’être mieux connue que la Bretagne elle-même
César trouva en Bretagne la même religion qu’en Gaule, et de plus une ressemblance générale dans les mœurs et l’état social a. Tacite reconnaît cette conformité et l’étend aux idiomes qui, suivant lui, différaient peu 3. « Plus « rudes et plus sauvages que les Gaulois, ajoute- t-il, les « Bretons sont aujourd’hui ce que ceux-là furent jadis4. » Fidèle à son habitude de rechercher et d’analyser les cau- ses, l’historien philosophe se demande si les similitudes qu’il a remarquées doivent s’attribuer aux influences de climat ou à celles de race; et il conclut pour la dernière hypothèse : « Tout bien considéré, dit-il, on doit croire « que les Gaulois occupèrent, dans le principe, ce sol qui « les avoisine s. »
Strabon signale, quant au caractère physiologique, une légère différence entre le Gaulois et le Breton : celui-ci est
Ilæc inter imitas mnltum cespitem jacit Eamqne late gens Hibernonim colit.
Propinqna rnrsos insnla Albionum patet Tartesiisque in termines Æstrnmnidtim Negotiandi mos erat, Carthaginis Etiam colonis, et vnlgns inter Hercnlis Agitans columuas hæc adibam æqnora.
Fest. Avien. Or. marit. v, 403 et seq.
1. Melius aditus portusque per commercia et negotiatores cogniti. Tacit. Agr. c. 24.
2. Cæs. Bell. Gall. 1. v, c. 12, 14; 1. vi,c. 13.
3. Eorum sacra deprendas supcrstitiomim persuasîone; sermo haud multum diversus. Tacit. Agricola, c.ii.
4 . Plus tatneu ferociæ Britanni præferunt, ut quos nondura louga pax emollierit... manent qualcs Galli fuerunt. Tacit. Agric. c. 11.
5. lu universum tamen æstimanti , Gallos vicinum solum occupasse eredibile est. Tacit. Agr. loc. citât.
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02 INTRODUCTION.
moins blond (ce qui pouvait tenir à l’usage admis en Gaule de se rougir la chevelure avec des substances caustiques), plus élancé, mais moins fort et moins bien fait; ils se ressemblent d’ailleurs *. Diodore de Sicile, em- brassant, dans une grande formule générique, toutes les subdivisions de la famille gauloise, depuis le Palus-Méolide jusqu’aux mers de l’Irlande, et depuis la Péninsule kim- brique jusqu’aux Pyrénées, nous dit que les plus sauvages de ces peuples sont anthropophages, et il cite les Bretons d’Érin1 2 3. Entin nous retrouvons les mêmes idées de parenté exprimées dans ces vieilles fables gréeo-tyriennes qui rap- pellent les généalogies des Hébreux et cachent souvent, comme elles, un sens ethnologique profond : elles nous parlent du roi Pretanus ou Brctanus, dont la fille, nommée tantôt Celtiné, tantôt Cello, eut commerce avec Hercule, cl mit au monde Ccllus, auteur de la race des Celtes*. On le voit, l’histoire et la mythologie concourent également, parleurs indications positives ou par leurs symboles, à noiis faire admettre l’existence d’une même famille humaine couvrant à la fois de ses tribus la Gaule et l’ar- chipel Britannique.
Voilà le fait dans son expression la plus générale; mais on y voit se dessiner tout d’abord une distinction qui rappelle cette dualité que présente la famille gauloise sur le continent.
Ici encore la population se partage en deux branches, l’une établie dans le pays de temps immémorial, l’autre
1. T« S’ üôr, ri |/.iv Sui'.ia t«ï; KiXtcT;, ri S' i-Xcùauçx xat papêapwTtpa. Strab. îv, p. 200.
2. Twv BpsTawüv rcù; xaTciXiùvra; rr,v cwj.a^cp.sVr.y ïptv... Diod. 1. V, 32. — AfpitûTtp&t tô>v fipETAwûv. Strab. 1. iv. p 201.
3. IUXtiw. Parthen. Erot» c. 80. — KtXrw UptreÉvcu Ou^aimp... Ein. m. Vy. t. KeXTct.
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^TRODfJCTlQN. 63
venue du dehors depuis les temps historiques. César, lors de sa double expédition en Bretagne, trouve l’intérieur de File habité par une race que la tradition désigne comme aborigène, quos natos in ipsâ insulâ memoriœ proditum dicunt mais une autre race, arrivée du continent gau- lois et à laquelle l’auteur des Comrnentaires attribue la qualification de Belges, peuple la région maritime 1 2. Dio- dore de Sicile reconnaît aussi dans la population de l’ilç de Bretagne deux bans distincts, l’un autochthone, l’autre étranger, mélangé en partie avec le premier 3.
A ces distinctions de race correspondent des distinc- tions de mœurs indiquées par Diodore d’une manière générale, et plus explicitement par d’autres historiens. Tandis que dans la partie de l’est et du midi, dans la région maritime, comme dit César, les institutions, la manière de vivre, la construction des maisons, tout repro- duit aux yeux l’image à peu près exacte de la Gaule 4, l’in- térieur offre des différences importantes : par exemple , l’ignorance de l’agriculture, des arts et de tous les travaux de la vie sédentaire 5 6; l’ignorance môme du mariage, car les femmes y sont communes et les enfants élevés en com- mun ®. Si le principe breton de la promiscuité des femmes
1. Britanniæ pars inteiior ab iis incolitur quos... Cæs. Bell. Gall. J. v, p. 12.
2. Maritiina pars ab iis qui, prædæ ac belli iuferendi causa, ex Belgis transierant... Cæs. Bell. Gall. 1. v, c. 12.
3. Karotxîtv Si <paot rr,v Bptrraviitr,v aùroyjiova xaî tw ira .Xatàv
pisv raïj àfûryaï; S’ia.Tup&'Jvra. Àùrii Si -o jiiv iraXatrv àventinxrcî ifs- v8To Çivuai; ÿuvat/.emv. Diod. Sic. 1. v, 32.
4. Ædificia fere gallicis consimilia. — Ex bis omnibus longe sunt humanissimi qui Cantium incolunt... neque multum a gallica differunt consuetudiue. Cæs. Bell. Gall. 1. v, c. 12, 14.
5. Iuteriores plerique frumenta non seront, sed lacté et carne vivunt pellibusque sunt vestiti... Cæs. Bell. Gall. 1. v, c. 14.
6. Taï; yjvwXiï ts ixctvotî xp»{ftvoi ? ra ^ivvw(«va navra txtp ccpovrt;.
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INTRODUCTION.
parait, comme on peut l’in.lnirc du récit de César, avoir passé de l’intérieur de l’ile dans la région maritime, parmi les colonies émigrées de la Gaule , il y a reçu des modifi- cations qui en atlénuent l’effet et substituent, quant à la propriété des enfants, la famille à la tribu
Entre l’Hibernic et les parties intérieure et septentrio- nale de la Bretagne, Strabon ne remarque pas autre chose qu’une rudesse toujours croissan te àtnesurcqu’on s’éloigne de l’est et du midi. Tacite y trouve les mômes hommes, et à peu près les mêmes mœurs2. Suivant Strabon, non- sculemcnt les Hibernions ignorent le mariage, mais ils mangent de la chair humaine 3; Diodore l'affirmait déjà avant lui , et Mêla le répète après *. Or, tous ces traits de mœurs de la race indigène des îles Britanniques , la pro- miscuité des femmes, l’anthropophagie, l’ignorance de l’agriculture et des moindres arts , et jusqu’à l’usage du tatouage et de la coloration de la peau au moyen du pas- tel , tout cela existait encore parmi les populations, tant du nord de la Bretagne que de l’Hibernie, aux in®, iv* et v® siècles de notre ère5 : nous le savons par une suite de témoignages contemporains non interrompue.
Dion, lxvi, 12. — K at iraTîa; xal -pvaïxx? xctvà? vcfAÎÇcuat. Idem , 1. UH, 6.
1. Uxores kabent déni duodenique inter se communes, et maxime fratres cum fratribus , parentesque cum liberis; sed si qui sunt ex his nati , eorum habentur liberi, a quibus primum virgines deductæ sunt. Cass. Bell. Gall. 1. v, c. 14.
2. Solum cœlumque et ingénia cultusque hominum non multum a Britannia différent. Tacit. Agr. c. 24.
3. Àvôpwiroç dfoi t* oit»? xal oooXuçâfoi, roi»? Si irarspa? nXrjnîoavTa; xataaOtiiv h xaXw riôê'u.evoi , xal çavepti; u-iTjecrOai , Tat? Tt àXXxî; ■juvatÇl , xa! p/rirpâin xal àS’eXsp al?. Strab. 1. IV, p. 201.
4. Mel. 1. m, c. 6. 6. — Diod. 1. v, 32.
5. Diod. 1. lui, 6. — Herodian. — Claudian. Bell. Get. — Ipso adolescens in Galiia viderim Attacottos, gentem Britannicam huma-
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INTRODUCTION.
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On peut donc suivre, non - seulement par la continuité d’habitation , mais par la persistance des mœurs, l’an- cienne race bretonne autochthonc sur les deux points où elle se conserva indépendante, quelque nom d’ailleurs qu’on lui assigne : Calédoniens, Albans, Méates, etc., en Bretagne; Hiberniens, Hibérionacs ' ou Scots en Hiber- nie. Il n’importe guère, après tout , que la Bretagne sep- tentrionale ait ou n’ait pas reçu quelques émigrés de la Germanie, comme Tacite le conjecture, non d’après une indication de l’histoire ou de la tradition, mais d’après la haute taille et les cheveux rouges des Calédoniens 8 ; le fait général n’en existe pas moins. Nous savons en outre positivement que les Scots, représentants principaux de la race aborigène, au ve et au vi° siècle, parlaient une langue différente du breton du midi3. Ici donc , comme en Gaule, nous trouvons deux rameaux que distinguent des mœurs, des institutions, un langage particulier , dont l’un, établi de temps immémorial dans le pays, est réputé autoch- thone, tandis que l’autre est venu du continent, depuis les temps historiques; et ces rameaux se relient tous deux au tronc gaulois.
Ceci posé , il me reste à examiner une question secon- daire, mais très-importante encore, et que j’ai déjà tou- chée en passant, celle de la constitution intérieure et en quelque sorte élémentaire du Second de ces rameaux.
César, qui le place , en termes généraux , dans la région
nis vesci carnibus. S. Hieronym. contra Joviaa. c. 36. — Scottorum et Attacottorum ritu. Idem, Epist. ad Océan, iv, 2. — Amrnian. Marcell.
1. xvu, c. 8. — Gild. Hist. c. 11, 12.
1. Hiberionaces. S. Patrie, confes. Ap. Boll. et O’ Conn. rer. Mb. Scr. I, 107.
2. Rutilæ Caledoniam habitantium com* et magni artus germanicam
originem adseverant. Tacit. Agr. c. 11. •
3. Red. hist. 1. 1, c. 1.
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INTRODUCTION.
maritime 1, le compose de colonies guerrières sorties d’entre les Belges et conservant , pour la plupart, le nom des cités gauloises d’où elles provenaient1 2. César avait observé directement ce fait que nous confirme la nomen- clature des peuples bretons, dressée au second siècle par Ptolémée. Ce géographe nous signale, sur la côte orien- tale de l’ile, près de l’embouchure de l’Humber, des Parmi ; au sud-est, et près de la Tamise, des 4 trebatii; au midi . plusieurs tribus réunies sous le titre commun de Belges, et dont le chef- lieu désigné par lui sous la déno- mination de Venta , prend dans l'Itinéraire d’Autonin pelle de Venta Belgarum. Ptolémée, en outre, place, sur la côte orientale de FHibernie, des Manapii, qui rappellent les Ménapes du nord de la Belgique, et il leur assigne pour voisins des Cauci, colonie il’un peuple germain qui habi- tait le littoral de l’Océan , au nord des Frisons3 . On voit que l’occupation belge ne s’opéra pas en masse, i\ une seule époque, et dans une direction unique; qu’elle embrassa dans son développement successif des points assez divers; mais qu’elle forma néanmoins vers le sud- est et le sud un noyau compact considérable. L’énumé- ration des Belges-Bretons, par Ptolémée, donne lieu à une remarque qui ne manque pas d’une certaine gravité, c’est que les Pat isii qu’il y comprend ne comptaient point en Gaule parmi les Belges de César, tandis qu’ils figuraient très -probablement au nombre des peuples de la rive
1. Maritima pars... Cæs. Bell. Gall. 1. v, c. 12.
2. Qui opines îere iis qominibus civitatum appellantur, qiiibus orti ex civitatibus eo perveneruut, et bello illato ibi remanserunt atque açros colcie cœperant. pæs. Défi. Gall. 1. v, c. 12.
3. nœptaot, ÀTftPixTiot, BeXqai , Mavam&i. — V, pour la situation (le Ces peuples, le tome II de cette Histoire.
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INTRQDÜGTION. 6?
gauche de la Seine auxquels Strabon étendaij; celte quali- fication.
Quant à l’époque où le flot des invasions gaflo -belges se serait porté avec le plus de force sur la Bretagne, elle paraissait encore assez récente du temps de Césap. C’était en effet à la ftp du ier siècle avant potre ère, qu au cppqr mcnpement du second ( memorip nostra, dit l’qqteur des Commentaires ), que le roi suession Divitiac avait réduit la plus grande partie de l’ilp squs sa domination'. Dq temps de César, les émigrations individuelles, preuve de relations très -suivies, et les subventions armées, preuve de bonne intelligence politique, s’échangeaient fréquem- ment entre les peuples belges d’une rive à l’autre dq détroit1 2. Le conquérant des Gaules, au moment de s’em- barquer pour sa première expédition en Bretagne, ne put se procurer sur la côte gauloise aucune information . capable de le guider et de faciliter l’exécution de sqp projet 3.
Mais, dans ces populations de l’est et du sud que César réunit squs l’appellation générale de Belges, les historiens nationaux de ia Bretagne, se fondant à la fois sur la tra- dition du pays et sur des particularités appréciables sur- tout pour eux, distinguent une douhje origine. Ils nous
1. Apud eos (Suessiones) fuisse regem nostra etiam memoria Divi- tiacnm, totins Gailiæ potentissimum, qui cum magnæ partis barum regio- num, tum etiam Britanniæ regnum obtinuerit. Cæs. Bell- Gall. 1. h, c. 4.
2. In Bntanniam proficisci contendit , quod , omnibus fere gallicis bellis, hostibus nostris inde suhmiuistrata auxilia intelljgebat. Cæs. Bell. Gall. 1. iv, c. 20.
3. Convocatis ad se undique mcrcatoribus , neque quanta esset insulqe magnitudo, neque quæ aut quautæ natioues incoierent, neque quem usum belli haberent, aut quitus institutis uterentur, neque qui essent ad majorem navium multitudinem idonei portas rppefirèppterat— quæ ^m* nia fere Qallis erant incugnifa. Cæs. I}el. fiait. V. »y, c. 20.
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INTRODUCTION.
disent qu’une partie des tribus gallo- bretonnes était sortie primitivement de la presqu’île armoricaine , la Belgique parocéanite de Strabon ; et que, parmi ces dernières, figu- raient les Britanni ou Britones , qui attachèrent leur nom, comme nom de conquête, à la grande ile appelée jusqu’a- lors Albion Ils ajoutent que ces émigrés de l’Armorike trouvèrent l’ile d’Albion encore inhabitée : assertion que l’histoire dément, etqui, d’ailleurs, s’accorderait mal avec l’existence d’une dénomination antérieure, tirée d’une des langues de la famille gauloise. Du moins cette pré- tention au litre de premier occupant dénote- t-elle chez le peuple qui s’en faisait gloire le souvenir d’une très- an- cienne possession du sol. L’opinion qui rattachait à l’Ar- inorike une partie des populations de la Bretagne jouis- sait d’une créance si générale, des deux côtés du détroit, au ve siècle de notre ère, que lorsqu’à cette époque les Bretons du midi , fuyant leur patrie envahie par les Scots, les Pietés et les Saxons, allèrent, en grand nombre, cher- cher un asile au dehors, ils se dirigèrent de préférence vers l’Armorike, dont les habitants les reçurent comme des frères.
Cette tradition et le récit des annalistes bretons tirent une grande force de leur concordance, en plusieurs points, avec les témoignages romains et grecs. En premier lieu, il est certain quel’ile de Bretagne porta d’abord le nom d’Albion 2 ; le Carthaginois Himilcon 3, dont Aviénus
1. Britannia, Oceani insula, cui quondam nomen Albion fuit. — In pri- mis hæc insula Britones solum , a quibus nomen accepit, incolas habuit, qui de tractu armoricano ( ut fertur) Britanniam advecti, australes sibi partes vindicarunt. Beda. Hist. eccl. 1. 1.
2. ÀX&wv. Arist. — Cf. Mel. 1. ni. — Plin.
3. Qu, t Himilco pcenus , raensibus vii quattuor.
Ut ipse semetrem probasse rettulit,
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INTRODUCTION.
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suit le périple eu ce qui concerne les côtes et les îles de l’Océan gaulois, ne paraît même pas lui en avoir connu d’autre, et il appelle ses habitants AlInoniens ' ; or Hiinil- con (il son célèbre voyage dans le vi® et peut-être le vu® siècle avant notre ère. Quant aux llritanni ou Dritones ( ces deux formes sont employées indifféremment par les anciens), Pline nous montre leurs vestiges en Gaule, dans la Belgique proprement dite, où ils avaient, occupe une place, avant de passer dans l’Armorikc, et de lù dans le sud de l’ile d’Albion 2.
En second lieu, une affinité étroite et constante rattache, à toutes les époques de l’histoire des Gaules, les popula- tions de l’Armorike à celles du midi de la Bretagne; et l’on ne voit pas entre elles simple communauté d’intérêts commerciaux3; leur union est d’une nature plus pro- fonde. Les armes romaines ont à peine menacé l’Armo- rike, que les Bretons accourent et commencent la guerre, au risque d’attirer sur eux la colère de l’étranger et les calamités de l’invasion. Plusieurs nations belges en font autant ; et les Commentaires de César nous montrent une espèce de solidarité établie entre les Ai morikes, les Belges et les Bretons, comme entre peuples très- rapprochés non- seulement par les intérêts, mais par le sang *.
Enavigautem posse transmitti adsorit
Hier- nos, ab imis Funicomm annalibns Frolata longo leoipore, edidimus tibi.
Fest. Avien. Or. Marit. 1. 1, v. 15 seqq.
1 . Propinqua rursus insula Albionum patet. Idem, ibid. v. 10.
2. Plin. 1. iv. — Cf. ci-dessus.
3. Cæs. Bell. Gall. 1. ni et pass. — Strab. 1. iv.
4. Socios sibi ad id bellum iVeneti) Osismios, Lexobios, Nannetes, Ambialites, Morinos, Diablintes , Menapios adsciscuut : auxilia ex Britan- nia, quæ contra eas regiones posita est, ai cessant. Cæs. Bell. Gall. 1. ni, C. 9.
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INTRODUCTION.
On peut tirer, de ce que je viens de dire, les consé- quences suivantes :
t° Que les Iles Britanniques furent peuplées par la famille gauloise; et que là, comme en Gaule, cette famille se trouvait partagée en deux rameaux, l’un indigène, c’est-à-dire établi de temps immémorial; l’autre trans- planté de Gaule en Bretagne, depuis les temps histo- riques ;
2° Que le second rameau, en Bretagne comme en Gaule, était composé d’Armorikes et de Belges, compris les uns et les autres sous la seconde de ces dénominations;
3° Que rétablissement des Belges en Bretagne était récent; tandis que celui des Armorikes remontait à une époque beaucoup plus ancienne.
Si maintenant on voulait, ainsi que je l'ai déjà fait, formuler en termes abstraits la question qui nous occupe et en chercher la solution logique, indépendamment des faits de l’histoire, on pourrait poser le problème suivant :
« Une grande race d’hommes couvre de scs tribus la « Gaule et l’archipel britannique; une autre, non moins « puissante, arrive du nord, en longeant l’Océan germa- « nique , traverse le Bliin dans la seconde partie de son « cours, se fait place en Gaule, et s’étend de là sur la Brc- « tagne: quelle sera, quand les bouleversements de la « conquête auront cessé, la position relative des deux « races? » A priori, la réponse serait celle-ci : « La race con- « quérante, la dernière venue, occupera en Gaule le nord « et l’ouest, en Bretagne l’est et le midi : tout au contraire,
« la race envahie se trouvera refoulée en Gaule vers l’est « et le midi, en Bretagne vers l’ouest et le nord. » — Or, les faits ne disent pas autre chose.
Ainsi le raisonnement abstrait est d’accord avec les textes historiques et leur apporte, en quelque façqn, upc
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INTRODUCTION. 71
démonstration surabondante. Lors donc qu’on voudra chercher sur le sol de la France et de l’Angleterre, les glossaires à la main, quelque débris encore vivant de ces vieilles races qui formaient, il y a deux mille ans, la famille gauloise, les jalons sont plantés, les zones tracées : l’histoire peut servir de guide et d’auxiliaire à la philo- logie.
RÉSUMÉ
Nous voici ramenés, par le résultat de nos recherches, au grand fait ethnologique qui nous avait servi de point de départ. L’antiquité tout entière est venue confirmer les témoignages de César et de Sirabon, en y ajoutant des développements nouveaux; et l’on peut considérer main- tenant comme démontrés les points suivants :
Deux grandes familles humaines ont fourni à la Gaule ses plus anciens habitants : la famille ibéricnne et lu famille gauloise.
Les Aquitains et les Ligures appartenaient à la famille ibéricnne.
La famille gauloise occupait, outre la Gaule, les îles de l’archipel britannique.
Elle se partageait en deux rameaux ou races, présen- tant, sous un type commun, des différences essentielles de langage, de mœurs et d’institutions, et formant deux individualités bien tranchées.
Le premier rameau avait précédé en Gaule cl dans l’ar-
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INTRODUCTION.
ehipel voisin l’aurore îles temps historiques; les anciens l’y considéraient comme autoclilhone ; de la Gaule, il s’était étendu sur une partie de l’Espagne, de l ltalie et de rillyrie.
Son nom générique était Gall, ou plutôt un mot que les Romains rendaient par Gallus, et les Grecs par Galas et Ga/alès. Ceux-ci avaient attribué inexactement à tout le rameau la dénomination de Celte , qui n’était applicable qu’à ses tribus méridionales.
Le second rameau , arrivé dans l’Occident de l’Europe depuis les temps historiques, était représenté en Gaule par les Armorikcs et les Belges, et aux îles Britanniques par des colonies sorties de ces deux peuples. Les Volkcs desCévcnnes et de la forêt Hercynie étaient Belges, ainsi que les aventuriers qui, 280 ans avant Jésus- Christ , allèrent piller la Grèce et fonder un royaume dans l’Asie Mineure.
Ce rameau s’étendait encore dans les contrées transrhé- nanes cl transdanubiennes où il avait précédé l’arrivée des races germaniques, et où l’on pouvait suivre ses traces depuis le Palus-Méotide jusqu’à la presqu’île du Jutland.
Armorike était une désignation locale; Belge un nom de confédération guerrière; Kimmerii ou Kimbri le nom de la race.
La position relative des deux rameaux gaulois était celle-ci : le rameau kimmerique ou kimbrique occupait le nord cl l’ouest de la Gaule, l’est et le midi de la Bre- tagne; le rameau galliquc, au contraire, l’estel le midi de la Gaule, avec l’ouest et le nord des îles Britanniques.
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INTRODUCTION.
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DEUXIÈME PARTIE
PREUVES TIRÉES DES ANCIENS IDIOMES ET DES TRADITIONS NATIONALES.
SECTION I. — Anciens idiomes de la gaule
ET DES ILES BRITANNIQUES.
Dans les contrées de l’Europe appelées par les anciens Gaule transalpine et Iles Britanniques , embrassant la France actuelle, la Suisse, les Pays-Bas, l’Angleterre et l’Irlande, il se parle de nos jours une multitude de lan- gues qui se rattachent généralement à deux grands sys- tèmes : l’un, celui des langues du midi , tire sa source de la langue latine, et comprend tous les dialectes romans et français; l’autre, celui des langues du nord, dérive de l’ancien teuton ou germain, et règne dans une partie de la Suisse et des Pays-Bas, en Alsace, en Angleterre et dans la basse Écosse. Or, nous savons historiquement que la langue latine a été introduite en Gaule par les conquêtes des Romains; nous savons aussi que les langues teutoni- ques parlées dans la Gaule et l’ile de Bretagne sont dues pareillement à des conquêtes de peuples teutons ou ger- mains : ces deux systèmes de langues importées du dehors sont donc étrangers à la population primitive, c’est-à-dire, à la population qui occupait le pays antérieu-
rement à ces conquêtes.
Mais, au milieu de tant de dialectes néo-latins et néo- teuloniques, on trouve, dans quelques cantons de la France et de l’Angleterre, les restes de langues origina es,
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INTRODUCTION.
isolées complètement des deux grands systèmes que nous venons de signaler comme étrangers. La France en ren- ferme deux, le basque, parlé dans les Pyrénées occiden- tales, et 1 g bas-breton ou armoricain, plus étendu naguère, resserré maintenant à l’extrémité de l’ancienne Armorike ; l’Angleterre deux également, le gallois, parlé dans la prin- cipauté de Galles, appelé welsh par les Anglo-Saxons, par les Gallois eux -mômes cymraeg ou kymrique ; et le gaé- lique, usité dans la haute Écosse et l’Irlande. Ces langues, originales parmi toutes les autres, l’histoire ne nous apprend point qu’elles aient été importées dans le pays où on les parle, postérieurement aux conquêtes romaine et germanique : nous sommes donc fondés h les regarder comme antérieures à ces conquêtes , et par conséquent comme appartenant à la population primitive.
Après la question d’antiquité, deux autres se présen- tent : 1° Ces langues ont-elles appartenu à la même race ou à des races différentes? 2° Existe-t-il des preuves his- toriques qu’elles aient été parlées antérieurement à l'éta- blissement des Romains, par conséquent des Germains ; et dans quelles portions des territoires gaulois et breton? C’est à quoi nous essaierons de répondre, en examinant successivement chacune de ces langues ; et d’abord nous remarquerons que, l’armoricain se rattachant d’une manière très-étroite au gallois ou kymrique, les idiomes originaux, dont il s’agit, se réduisent réellement à trois, le basque, le kimrique, et le gaélique.
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1. LANGUE DE LA FAMILLE G A L LO- I BÉ R I E N NE.
Basque.
On sait que l’extrémité occidentale des Pyrénées est habitée, sur ses deux versants, par un peuple qui con-
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INTRODUCTION.
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serve, nu milieu des Espagnols et des Français, uUe langue et des mœurs particulières : en Espagne il occupe les provinces de Biscaye, de Guipuzcoa et de la Haute-Navarre; en France , les trois cantons de Labourd , de Soûle et de la Basse -Navarre. Les membres de cette petite nation sont nommés par les Français, Basques, par les Espagnols, Vascuences et Vascongados, mots qui rappellent celui de Vascons ou Gascons sous lequel on les désignait au moyen âge. Mais eux -mêmes, en France comme en Espagne, ne se reconnaissent point d’autre dénomination que celle d ' Escaldunoc , et n’en donnent point d’autre à leur langue que celle d'escara ou euscara.
Quant au mot Vascon, déjà connu des anciens, qui l'ap- pliquaient à une tribu espagnole des bords de l’Èbre*, il reçut un grand éclat au vi* siècle de notre ère , lors de l’insurrection des peuples Escaldunac contre le gouver- nement des Francs Mérovingiens. Nous possédons deux médailles portant la légende Yasesken écrite en caractères cel libériens : l’une, qui rappelle en tout point les mon- naies des tribus de l’Èbrc, est attribuée, par les numis- mates, aux Vascons espagnols; l’autre, frappée d’un coin pareil à celui des Volkes-Teclosages, se rapporte évidem- ment aux nations aquitaniques1 2. Enfin le radical A use, Ose, Esc, dont Vase parait n’être qu’une forme aspirée, figure très-fréquemment dans les anciens noms de loca- lités et de tribus, soit au nord, soit au midi des Pyrénées. On peut induire de là que le mot Vascon , ou quelque forme voisine de ce mot, avait déjà, avant les Romains, une grande extension en deçà et au delà de cette chaîne; et qu’il y était employé dans une acception générique,
1. Strab. 1. ni, p. 161. — Sil. liai. 1. ni, v. 358; v, 197; ix , 234. — Prudent.
2. M. dp Sanley, Revu» numismatique, ann. 1840.
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INTRODUCTION.
carlcinot Aquitain parait étranger à la langue basque. Lors donc que les peuples vascons de l’Èbrc envoyèrent, en 587, quelques bandes armées dans la Basse -Navarre, pour y déterminer un soulèvement contre l’empire franc, ils ne firent autre chose que secourir des frères et forti- fier une résistance nationale déjà préparée chez les Aqui- tains; toutefois la part qu’ils prirent à l’affranchissement des populations escaldunac fut tellement brillante, que leur nom resta attaché, non-seulement à la ligue de déli- vrance, mais au pays que cette ligue domina. Ainsi s’ex- plique l’apparition du mot Vascon dans l’histoire pour désigner, en France et en Espagne, l’ensemble des tribus parlant la langue escara.
Celte langue , par le caractère particulier de ses radi- caux, et surtout par un système de grammaire très-origi- nal, se distingue nettement, et des langues dérivées du latin, et des langues dérivées du teuton , et de celles qu’on peut regarder comme ayant appartenu à la famille gau- loise proprement dite. Scs dialectes se rangent sous deux principaux qui sont parlés, l’un en Espagne, l’autre en France, et forment deux variétés dont l’origine remonte aux époques les plus anciennes.
Si l’on jette les yeux sur une carte des cantons cscaldu- nac, et des territoires environnants, soit eu France, soit en Espagne , on sera aisément convaincu que la langue basque a été parlée autrefois dans une zone bien plus grande qu’aujourd’hui. En Fiance, elle recule pas à pas devant la langue romane qui la presse et semble la forcer dans sa retraite; mais les noms des montagnes, des rivières, des villes, des villages restent derrière elle, comme pour attester son passage et indiquer les domaines où elle a cessé de régner. Au moyen de ces nomenclatures, on reconnaît : 1° que la langue basque a été celle de toute
INTRODUCTION. 77
la région située entre les Pyrénées et la Garonne, c’est-à- dire de toute l’Aquitaine de César ; ‘2° qu’elle a été parlée aussi, mais moins généralement ou moins longtemps, au nord de la Garonne , où l’on trouve plusieurs noms basques entremêlés aux noms gaulois; 3" que vers l’ex- trémité orientale des Pyrénées, où les dénominations basques reparaissent moins altérées et plus nombreuses, ont dû exister autrefois des populations escaldunac très- condensécs. Du pied des Pyrénées orientales, les mêmes indications nous conduisent tout le long de la Méditerra- née, sur les deux versants des Alpes maritimes et jusqu’en Italie.
Ces contrées sont précisément celles qu’occupaient, aux premiers jours de notre histoire, les Aquitains et les Ligures; et ces mots où se révèle l’existence d’une race d’hommes parlant le basque , appartenaient aux idiomes de ces deux peuples. Ligure, Li-gora , est d’ail- leurs un mot basque qui signifie montagnard*. Pareil examen fait dans l’ancienne Espagne démontre avec une évidence incontestable que la même langue devait être parlée, à la même époque, dans la plus grande partie de cette péninsule, et par conséquent, que le basque est un débris vivant des vieilles langues de l’Ibéric. L’histoire resterait muette sur l’origine des Aquitains et des Ligures, qu’il y aurait là assez de probabilités pour conclure que ces deux peuples étaient Ibères.
Mais l’histoire nous le dit positivement; elle nous dit encore que les plus anciens géographes, par des considé- rations fondées sur la ressemblance des races, prolon- geaient l’ibérie au nord des Pyrénées, entre les golfes de Gascogne et de Lyon. Ainsi se trouve confirmé, par l’cxa-
1. Li, illi , peuple,. pays; gora, haut, élevé.
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7a INTRODUCTION,
inen des langues, ce premier fait ethnographique : que les Aquitains et les Ligures n’appartenaient point à la famille gauloise, mais à la famille ibérienne
II. LANGUES DE LA FAMILLE GAULOISE.
1. LANGUE KYHRIQUE OU DU SECOND RAMEAU.
Gallois, comique , armoricain.
Dans quelques cantons de l’ancienne Àrmorike, aujour- d’hui la Bretagne française, et en Angleterre, dans la principauté de Galles, se parle une langue complète- ment différente du français et de l’anglais, au milieu des- quels elle s’est conservée, et d’ailleurs sans aucune analo- gie avec le basque. La même langue se parlait aussi naguère dans le comté de Cornouaille, où elle ne s’est éteinte qu’à la fin du dernier siècle de sorte qu’elle em- brassait encore, à une époque assez voisine de nous , et partie en France, partie en Angleterre, une zone longitu- dinale bordant l’Océan, depuis la mer d’Irlande jusqu’à la Manche, et depuis la baie de Saint-Malo jusqu’à l’embou- chure de la Vilaine.
Cette langue se partageait en trois grands dialectes attachés aux trois pays que je viens de nommer, savoir : le gallois , le comique et le bas-breton ou armoricain. Le premier et le dernier subsistent seuls aujourd’hui; toute- fois nous savons par des monuments authentiques que le comique se rapprochait beaucoup de l’armoricain , et servait, en quelque sorte, de point de passage entre le dia-
1. Cousulter l’ouvrage de M. Guillaume de Humboldt, déjà cité : Unter- suchungen ueber die Urbewohner Ilispaniens , vermitlelst der Baskischen Sprache.
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INTRODUCTION. 79
lecte du continent et le dialecte occidental de l’ile de Bre- tagne.
Mais le promontoire étroit, qui forme la Cornouaille, n’est pas le seul canton de l'Angleterre méridionale où l’idiome aujourd’hui éteint ait laissé des traces ; il avait été parlé, à une époque plus reculée, dans les comtés limitrophes, particulièrement dans le Devonshire, l’an- cienne Dumnonée. Le gallois, ou une variété du gallois, s’est parlé jadis au nord de la principauté de Galles jus- qu’au golfe du Solway; et il fut un temps où l’armoricain, resserré de nos jours dans les arrondissements de Vannes, Quimper, Léon et Saint-Brieuc , embrassait probablement tout le duché de Bretagne. Dans les trois provinces de son domaine , la vieille langue a battu en retraite devant le français et l’anglais, et le moment approche où, dans la Bretagne française, comme dans la Cornouaille anglaise, son nom ne sera plus qu’un souvenir.
A mesure qu’on remonte dans le moyen âge, on trouve des preuves de plus en plus assurées de la grande exten- sion de cette langue, que les auteurs appellent bretonne. Giraud le Gallois ou le Cambrien, qui écrivait à la fin du xi* siècle, en caractérise les trois dialectes, précisément comme la science philologique l’a fait plus tard '. Après avoir exposé comment la langue bretonne, telle qu’on la parlait dans le nord du pays de Galles, était plus délicate, plus ornée, plus belle, par différentes raisons, et princi- palement à cause de sa culture littéraire , il ajoute : « La « Cornouaille et l’Armorikc se servent de deux dialectes
1. Je ne parle ici que des dialectes principaux ; il y avait en outre des subdivisions nombreuses entre ces dialectes. L’armoricain en comptait Pt en compte encore quatre : ceux de Léon , de Vaunes , de Tréguiei c t «le Kerné (la Cornouaille armoricaine). Les auteurs gallois eu eompten au- tAt trois, tantôt quatre pour l’ile de Bretagne. Trioedd. y»- r>‘ • •
Cf. Roberts, Sketch of the early history of the Cymry , etc.
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INTRODUCTION.
«qui se ressemblent, et que les Gallois comprennent « généralement, vu la commune origine des trois idiomes.
« Plus rude, et moins cultivé, le langage des Armoricains « et des Cornouaillais me parait plus rapproché de celui « des anciens Bretons '. »
Cette culture du dialecte gallois, que vantait Giraud, est prouvée surabondamment par une suite de monuments littéraires , dont l’authenticité n’est plus contestée par personne, et qui remontent au vc siècle de notre ère. On ne saurait donc douter, qu’au vl siècle le gallois n’ait été parlé dans l’ouest de l’ile de Bretagne; et de plus nous avons la preuve, une preuve sans réplique, qu’on l’y par- lait auparavant. En effet, si l’on compare les noms de montagnes, de rivières, de promontoires, de villes, de peuplades, etc., existants dans le pays depuis cette époque, avec ceux que la géographie ancienne nous a transmis comme bretons, on reconnaît aisément, à la similitude de leurs radicaux et à leur mode de composition , que les uns et les autres appartiennent à une même langue, laquelle était déjà en usage antérieurement à la domina- tion romaine : d’où il suit qu’on peut voir dans le gallois, avec tous les auteurs du moyen âge, un reste vivant des vieux idiomes bretons.
Le môme examen comparatif porté sur les nomencla- tures de la Cornouaille anglaise conduit au même résultat : ce pays, d’ailleurs, fournit aussi son contingent à la vieille poésie bretonne.
Quand bien même on n’admettrait pas la tradition qui
i. Cornubienses et Armorieani Britonuin lingua utuntur fere persi- mili, Cambris tamen, propter originem et convenientiam , in multis adhuc et fere cunctis intelligibili. Quæ quanto delicata minus et incom- posita, magis tamen autiquo linguæ britannicæ idiomati, ut arbitrai1, appropriata. Girald. Cambr. Descript. Cambr. c. 6.
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INTRODUCTION. 81
fait de Guenc’hlan * un barde armoricain de la lin du v° siècle, on sait qu’à celte époque il se chantait, en langue nationale, dans les réunions populaires de l’Armorike, des chansons d’amour contre lesquelles s’élèvent les con- ciles2. On sait encore que saint Magloire, qui mourut en 0T0, étant venu prêcher du pays de Galles en Armo- rike, y trouva, suivant le mot de son biographe, « des « peuples de la même langue3 » et y fit une riche mois- son d’âmes. Beaucoup d’églises armoricaines furent fon- dées par des Gallois, ou du moins par des prêtres sortis du fameux collège breton de Saint-Iltude 4. L’idiome bre- ton était donc compris par les Armoricain^ D’un autre côté, quand nous voyons, au \e siècle, saint Germain d’Auxerre, cl saint Loup de Troycs, envoyés par les évêques des Gaules pour aller comballre le pélagianisme dans la Bretagne, son foyer, organiser dans toutes les parties de cette île une prédication populaire; catéchiser non-seulement dans les églises, mais dans les places, dans les l ues, dans les champs, là où certes on ne parlait ni ne comprenait le latin; haranguer la foule, commander une armée; enfin traîner à leur suite, par la persuasion de leurs discours, des populations ignorantes et sauvages5 :
1. Barzas Breiz, par M. de la Villcmarqué, t. I, Introd. p. x, seqq.
2. Ubi amatoria cantautur, Conc. Ven. ap. D. Morice, Hist. de Bret. pr. t. I, p. 184. — Cf. la Villcmarqué, Iutrod. p. XX, seqq.
3. Populos ejusdem linguæ. Vit. S. Maglor. lîoll. 24 octob. — Cf. Adel. Mitürid. Iî, 157.
4. Ou peut consulter là-dessus les Vies de saint Malo, saint Pol do Léon, saiut Sampson, etc.
5. Nectautum sob Ecclesiarum parietibus, per eos verbi divini semina ,
verum etiam per ruia spargebantur et compita. — Talibus verbis trahi- tur populus innumerabilis. — Act. S. Lup. 18. 27. ap. Boll. duo'
tidie irruente frequentia stiparentur... per trivia, per rura, per e\ia... Immensæ multitudinis numerositas cum conjugibus ac liberis excita con- venerat. — Aderat populus spectator, futur us et judex. — Popu us arbi-
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INTRODUCTION.
noua ne saurions nous expliquer ces faits, attestés par des écrivains contemporains, sans l’hypothèse d’un idiome commun intelligible des deux cotés du détroit. Et ces faits ne sont pas les seuls. En général, il faut nier les rap- ports religieux de la Gaule et de la Bretagne aux ve et vi® siècles, ou admettre qu’un des idiomes nationaux de la Gaule pouvait servir de truchement aux missionnaires venus du continent ; tandis qu’en retour les missionnaires bretons parlaient un langage facile à comprendre dans une partie de la Gaule. Si nous passons de ces considéra- tions historiques à l’examen philologique des nomencla- tures, nouyeconu&îtrons que les désignations de lieux, de peuplades, d’individus, aux temps les plus anciens de l'Armorike, et telles que les écrivains grecs et romains nous les ont transmises, appartiennent à l’idiome qui s’y parle encore aujourd’hui. Nous reconnaîtrons , en outre, une grande ressemblance, pour ne pas dire une complète identité, entre ces nomenclatures, celles de l’ancienne Belgique, et celles de la Bretagne méridionale; d’où nous pourrions conclure avec beaucoup de probabilité que l’Armorike, la Belgique et l’ile de Bretagne avaient à peu près le même langage avant l’arrivée des Romains.
Répugnerait-il aux faits généraux de l’histoire des Gaules, qu’au ve siècle de notre ère, l’usage de la langue nationale se fût maintenu, sinon sur tout le territoire armoricain entre la Seine et la Loire, du moins dans une partie de ce territoire, au sein des classes inférieures des villes et dans les campagnes ? Assurément non ; et bien des exemples continueraient la possibilité du fait. Ainsi, l’historien ecclésiastique Sulpice Sévère énonce positivc-
ter judicium clamore testatur. — Prædicatio deinde ad plebem. — Kxcu- babat diebus ac noctibus aute tugurium præsulis turba siuc numéro, etc. Acl. S. Germau. Autiss.
! Ci O 09 le
INTRODUCTION.
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ment qu’en Gaule, de son temps, c’est-à-dire à la tin du iv* siècle, deux idiomes applicables aux deux rameaux gaulois, se parlaient parmi les gens illettrés1. Ainsi encore, dans l’année 234, Alexandre Sévère, venant en Gaule, fut apostrophé en langue gauloise par une drui- desse qui prophétisa sa morta. En 230, il est question de la langue gauloise dans une loi du même empe- reur, qui valide les tidéicommis écrits dans cet idiome et dans l’idiome punique s. Si donc les dialectes nationaux, ne cessèrent point d’ôtre parlés sur certains points do la Gaule, quelque rares qu’on les suppose, l’Armorike, éloi- gnée des grands centres de civilisation roumaine, et en commerce étroit avec l’ile de Bretagne, dut assurément compter parmi ces pays d’exception.
Voilà le fait générafdémontré par la philologie, incon- testable aux yeux de l’histoire. Toutefois, il se complique d’une circonstance particulière qui semble en diminuer l’évidence, et qui a servi de fondement à une hypothèse contraire à celle que nous donnons ici pour vraie.
On a dit : « Des émigrations nombreuses eurent lieu i aux ive, v* et vi* siècles , de Bretagne en Armorike ; ces « émigrations ont formé, à l’extrémité de la presqu’île occi-
1. Dans un de ses Dialogues, Sulpice Sévère introduit un Gaulois du nord cliargé de raconter à des Gaulois du midi les actions de saint Mar- tin. Le narrateur s’excuse d’abord s'il ose parler un latin grossier devant des hommes de l’Aquitaine , pays raffiné , où la culture romaine avait atteint, dans toutes ses branches, un degré de délicatesse extrême. « Parle « toujours, lui dit un de ses auditeurs ; parle celte, si tu veux, parle « l’autre langue gauloise, si tu le préfères; mais parle-nous de Martin. » — Dum cogilo me hominem Gallum inter Aquitanos verba facturum, vereor no offendat vestras nimium urbanas aures sermorusticior... A cl celtice, aut, si mavis, gallice loquere, duinmodo juin Martinuin loquaris.
2. Mulier draias eunti exclamavit gallico scriuone..... Laniprw . . ex. Sévère.
3. Liugua gallicaua. Ulp. Dig. xxxu,
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INTRODUCTION.
Si
« dentale des Gaules, comme une seconde nation bre- « tonne, qui s’est rendue maîtresse du pays et a su pro*
« pager autour d’elle son langage, en même temps qu’elle « étendait sa puissance. C’est d’elle et d’elle seulement « que dérive le breton armoricain. »
Sans doute, il y eut au v* et au vi® siècle des émigrations de l’île de Bretagne sur le continent, et en particulier sur la côte armoricaine; mais avant de prendre aucune con- clusion, examinons de bonne foi leurs dates, leur impor- tance et leur résultat possible.
Je commence par celles qu’on ne peut révoquer en doute. 11 est certain que le roi breton Wortigern , ou plu- tôt Gworteyrn, impuissant à défendre son pays contre les . Pietés et les Scots, appela à son aide les Saxons, qui, de défenseurs, devinrent tyrans et maîtres. Une guerre ter- rible éclata alors entre eux et les Bretons, qui, défaits dans plusieurs batailles, frappés de crainte ou de désespoir, s’en allèrent, par grandes bandes, chercher un asile au delà de la mer. Gildas, contemporain de ces événements, qu’il retrace lui-même dans un style rude, mais éloquent, Gildas, restant dans des termes généraux, se contente dè dire: « Alii transmarinas petebant regiones*. » Par ces régions d’outre-mer, les chroniques postérieures ont en- tendu la Gaule et surtout l’Armorike : la tradition de tout le moyen âge, constante en ceci, fait revenir les fugitifs bretons à cette même pointe occidentale des Gaules, ü’où leurs ancêtres étaient primitivement partis2. Les victoires importantes des Saxons ayant eu lieu de -463 à 473 , c’est vers celte époque qu’il faut placer le grand courant de
* • i . ’ J
1. Gild. deExcid. Britann. c.25.
2. (Britones) exules Galliæ tenent partes. Chron. Ethel. adann. 430.
— Alii in minorera Britanuiam. Chron. Sigcb. — Cf. Guill. Neobr. Rer. angl.15.
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l’émigralion bretonne. Mais les bandes émigrées ne for- maient ni une armée ni une nation, car l’histoire contem- poraine n’eût pas manqué de signaler l’irruption en Gaule d’une masse de fugitifs assez forte pour peupler les terri- toires entiers des Vénètes et des Curiosolites; or, elle ne le fait pas. Cet établissement ne se fût pas accompli non plus sans violence et sans lutte; or, il n’y eut ni lutte ni violence; l’histoire en est encore garante ; les Armoricains accueillirent tous ces réfugiés comme des amis et des frères.
Voilà le seul fait , historiquement bien constaté, d’une émigration qui aurait pu transporter en Gaule la langue et le nom des Bretons, et l’on voit à quoi elle doit se réduire; mais les écrivains ecclésiastiques en comptent une autre antérieure à celle-ci, et suivant eux plus consi- dérable. Le récit qu’ils en font, entaché d’abord d’erreurs historiques graves , est en outre défiguré par des fables si grossières, que la critique la moins timorée n’hésite pas à le rejeter 1 : on comprend que je veux parler de la légende de Conan Mériadec, et du tyran Maxime distri- buant à la jeunesse bretonne, en 383", les territoires de deux cités armoricaines2 ; légende qui se lie étroitement à celle des onze mille vierges et à d’autres fictions non moins indignes d’un examen sérieux3. Laissant de côté les
V ...
1. Niebuhr dont l’autorité est toujours si grande le rejette complète- ment. Hist. roxn. t. IYr, p. 287 de la trad. française.
2. Occidentales partes Galliæ solo tenus vastaverant; acceptisque earum uxoribus et filiabus in conjugium , omnes earum linguas amputaveranf , ne eorum successio maternam linguani disceret. Nenn. 23. — Cette fable a été inventée après coup pour expliquer l’identité des idiomes.
3. Quæ comitata vestigiis supradicti lyranni , domum nusquam ultra rediit. Gild. de Excid. Jîrit. c. 11. — Totafloridæ juventutis alacritate spo- Jiata Britannia... Bcd. 1. !, c. 12. — Maxiiûus noluit dimittere domum milites qui cuuieo perrexerunt a Britannia, sed dédit eis inultas regio-
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86 INTRODUCTION.
fables, mais cherchant ce qu’elles pourraient cacher de vrai, je me bornerai à dire qu’aucun écrivain, ni contem- porain, ni antérieur au vi# siècle, ne signale cette coloni- sation; que Zosime, narrateur si exact de l’usurpation de Maxime, n’en dit pas un seul mot; et qu’enfin , Procope n’y fait aucune allusion en racontant l’insurrection des Armorikes. Ce silence obstiné de l’histoire parait à beau- coup de critiques un motif suffisant pour repousser le fond en même temps que les accessoires, et je me range de grand cœur à leur avis. ♦
On ne peut nier pourtant qu’entre la fln du ive siècle et les grandes invasions saxonnes qui provoquèrent la seule émigration mentionnée positivement par l’histoire, il ne se soit passé quelque chose d’important entre l’Ar- morike et l’ile de Bretagne. En 393, la province bretonne de Valentia est perdue; en 402, Honorius dégarnit de plus en plus la Bretagne des forces qui la protégeaient contre les Scots et les Pietés ; en 408, il renonce à sa pos- session. En 410, 416 et 420, les Bretons, abandonnés par l’empire et réclamant en vain son assistance, s’organisent sous des chefs indépendants qui suffisent quelque temps à la défense nationale. En 446, Wortigern introduit les Saxons et consomme , par son imprudence, l’asservisse- ment de sa patrie. Voilà les événements dont l’ile de Bre- tagne est le théâtre.
Dès l’année 410, un mouvement politique analogue à celui de la Bretagne s’accomplit en Armorike. Les Armo- ricains, se séparant de l’empire spontanément et non par suite d’un abandon, se constituent en état libre sous une
nés... Hi sunt Brilones Aremorici... Nenn. Hist. Brit. e. 23. — Britoni- lms tradidit. Clxron. Sigeb. — Cf. Girald. Cambr. Descript. Cainbr. c. 1. — Tiioedd. yu Pryd. où Maxime est appelé Alacsen Vlcddig, Maxime le Port.
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INTRODUCTION.
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hiérarchie de chefs indigènes*. Qu’ils aient, en de telles circonstances, multiplié leurs rapports avec les Bretons dont ils imitaient l’exemple; qu’ils les aient accueillis avec faveur, qu’ils les aient même attirés chez eux , on peut bien le supposer. Ce qui est certain, c’est que le nom de Breton apparaît dès lors comme désignant la popula- tion d’un petit canton de l’Armorike. Sidoine Apollinaire mentionne les Bretons qui résident au-dessus de la Loire 1 2. On voit, dans un concile tenu à Tours, en 461, figurer un évêque des Bretons parmi les prêtres de la troisième Lyon- naise, c’est-à-dire de l’Annorike3. En 468, l’empereur An- thémius, pressé par les armes d’Euric, roi des Visigolhs, obtient de Kiothimus, roi des Bretons, un secours de douze mille hommes ; et cette armée remontant la Loire va ravager le pays des Bituriges4. Évidemment il ne peut être question ici des Bretons insulaires, qui, au plus fort de leur guerre contre les Saxons, n’avaient pas assez de bras pour se sauver eux-mêmes; et d’ailleurs, le nom de Kiothimus est tout à fait inconnu dans l’histoire de la Bretagne insulaire. Ces Bretons étaient ceux de l’Ar- morike.
1. Ksù ô Àfëopi^o; it ta;, x» ëresai raXafüv Éî ras/iat , Bperravcù; jj.iu.ii- ooijj.tvai , xara tôv ioov aepà; ijXiuÛ!p<i>aa.v tfoitov, ixëaXXo'jaxi uèv tou; P<o- u.a'.o'j; âpyoïrx; , cixiîov Si xxt a üjuiaîav ir&XiTtuux xaflicrrâaxi . Kat r, jj.èv BptTravix; , x*t tûiv iv KiXtgÏî èôvüiv àirdorraotî, xaô’ 8v ÎTupsévvti xpovov é KwvaTavTÎvGî, ifiiiTO. Zosim., Hist. 1. vi, p. 886.
2. Hæcad regem Gothorum chai ta videbatur emitti, pacem cum græco imperatore dissuadeus, Britannos super Ligerim sitos impugnari oportere demonstraus, cum Burgundionibus jure geutium Gallias dividi debere couflrmaus. Sidon. Apoll. epist. vil.
3. Mausuetus cpiscopus Britauuorum interfui et subscripsi. Labb. Couc. ad au. 461
4. Quorumrex Riotliimus, cum duodecim millibus veuiens, iu Bituri- gas civitatem , Ocoano e navibuf. egressus, susceptus est. Juruaud. de Rcb. Get. c. 45. — Sidoiue Apoiliuaire l'appelle Riothamus.
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88 INTRODUCTION.
Mais tout aussitôt une difficulté se présente. Comment supposer qu’une population composée en partie de fugi- tifs qui avaient amené leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards * , ait pu mettre sur pied une armée de douze mille hommes; et que, de plus, elle ait envoyé cette armée au secours de l'Empire, tandis que la Bretagne, ravagée et conquise, réclamait l’assistance de tous ses enfants? Une telle hypothèse est inadmissible, et l’appellation de Breton doit être prise ici dans une acception plus éten- due. En considérant l’état militaire de la Gaule au milieu de la dissolution du monde romain, on voit qu’une armée de douze mille hommes était alors une grande force, et peut-être tout ce dont la ligue armoricaine pouvait dis- poser au dehors. Ceux que Jornandès appelle Bretons, et que gouvernait Riothimus, n’étaient donc pas autres que les Armoricains indépendants, auxquels s’étaient incor- porés les émigrés venus de la Bretagne * : Armoricain et Breton ont déjà une valeur synonyme dans l’histoire.
Si l’on cherche à s’expliquer celte synonymie, si l’on demande comment la petite communauté bretonne, à peine née, donne son nom à l’Armorike, il faut se repor- ter aux circonstances politiques dans lesquelles cette pro- vince se trouve. Elle vient de s’insurger contre l’empire romain, à l’instar de l’ile de Bretagne; à son exemple, elle a massacré ou chassé les magistrats romains; elle s’est élu des chefs nationaux , et tout en combattant, elle s’or-
1 . Eùv ■y’j-mÇi xù mwalv i; «ï»p et-ppj; -/.wjcümv. Procop. Bell. Goth. 1. îv, C. 20.
2. Sidoine Apollinaire entretenait un commerce épistolaire avec Rio- thimus; et il nous reste deux lettres du célèbre Arverne au chef breton. Ces relations sont, à notre avis, une nouvelle preuve à l’appui de notre conjecture. Les chefs de la Bretagne insulaire avait alors toute autre chose à faire que de correspondre en latin élégant avec les beaux esprits de la Gaule.
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ganise un gouvernement dont le modèle est au delà de la Manche. On conçoit qu’une poignée de Bretons fugitifs, braves , sauvages même , et ennemis irréconciliables de Rome, tels en un mol que l’histoire contemporaine nous peint ces insulaires, ait joué un rôle prépondérant dans la formation de la ligue armoricaine, et que ce rôle ait attiré l’attention générale. Dès lors, leur nom, mêlé à tous les événements de l'insurrection , sera reste attaché au nou- vel ordre politique créé par elle, et ensuite à tout le pays. Nous devons nous borner à des hypothèses sur des faits aussi obscurs, et que Zosime indique plutôt qu’il ne les raconte; mais on ne saurait douter raisonnablement que la présence des bandes émigrées n’ait dû échauffer chez les Armoricains le sentiment de l’indépendance, et, par haine de tout ce qui était romain, favoriser le retour au vieil idiome gallo -breton , comme aux vieilles mœurs nationales.
Il me reste à m’expliquer sur la dénomination de Cym - raey que j’ai donnée plus haut à l’idiome dont le gallois et l’armoricain sont des dialectes.
Gallois, en latin du moyen Age Wallus et Guallus, dérive du mot Wal ' par lequel les conquérants Teutons dési- gnaient généralement les peuples occidentaux de l’em- pire romain , et, en particulier ceux de la famille gauloise. Ce mot n’est autre que celui de Gall, et nous le retrouvons en fiançais sous deux de ses formes adjectives, Wclche et Wallon. Mais les habitants du pays de Galles ne l’ont jamais admis ni pour eux ni pour leur langue; ils s’ap- pellent Ctjmry, ou Kymri, et depuis le y® siècle ils ne reconnaissent pas d’autre nom : le Cymraeg est l’idiome
1. Wale, weal, walah, un étranger, un Gaulois , un Romain. — Wal- cholant, la Gaule. — Cf.Wacbter gloss. — Grimm. Gram, il, 171 • — Pott. 11,529.
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INTRODUCTION.
des Cymry. J’ajouterai que Cymraeg et Cymry ont dans la littérature galloise une acception générique qui em- brasse les trois dialectes gallois, comique et breton, et les populations parlant ces dialectes. Le nom de Brython, ■ Bretons, se lit aussi dans les anciennes sources galloises; mais il y est employé dans un sens non générique , et applicable à une partie seulement de la race kymrique.
Cymry est traduit, en latin du moyen Age, par Cymbri *, Cumbri et Cambri, variété d’orthographe qui tient au son de la voyelle y, que l’alphabet latin ne peut exprimer qu’imparfaitemènt. Celle voyelle, particulière au dialecte gallois, est représentée dans les dialectes comique et bre- ton par é et par ei. Les Grecs et les Romains la rendaient tantôt par i, tantôt par e, comme on le voit dans le mot Brython qui prend chez eux la double forme de Britanni et de Brelanni. Les Saxons prononçaient également Brillas et Breltas; les Irlandais, Breathnach ou Briannach , par suite de l’élision du t aspiré 2. Les Grecs et les Romains ayant à rendre le mot Kymri ont donc pu l’orthographier, ceux-ci Kimmeri et Kimmcrii, ceux-là Kimbri avec l’inter- calation du b euphonique, naturelle à la langue latine.
Ce môme nom de Brython s’est conservé parmi les populations qui parlent le dialecte armoricain ; elles appellent leur pays Breiz , Bretagne, eux-mêmes Breiza - ded ou Breiziz, et leur langue Breizonec.
Si l’on rapproche tout ceci des considérations histo- riques exposées dans la première partie de celte Intro- duction, on n’hésitera pas, je pense, à reconnaître dans le kymrique un reste de l’idiome parlé autrefois par le
1. Cymbry, Girald. cambr. it. c. 11, 7. — Cymbri, Lloyd. Brev. of Brit. ap. Beth. 385.
2. Cambri sive Walli quos Hiberni Branuos et Britannos appellaut. War de Hib. 30. lxxiv et seqq.
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INTRODUCTION.
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second rameau gaulois. J’ajouterai, pour surcroît de preuves, que la plupart des mots cimmériens et cim- bres que nous ont laissés les anciens appartiennent bien évidemment à la même langue '.
II. LANGUE GAELIQUE OU DU PREMIER RAMEAU.
Irlandais , Manx , Ecossais,
L’Irlande, File de Man et la haute Écosse sont habitées aujourd’hui par des peuples qui prennent le nom géné- rique de Gaels, et parlent trois dialectes d’une langue commune, qu’ils appellent le gaélique. Cette langue dif- fère complètement des autres idiomes de l’Europe, excepté le kymriquc; ses rapports avec ce dernier, leurs analogies et leurs différences seront examinés plus tard.
Des trois dialectes gaéliques, l’irlandais est le plus con- sidérable par son extension , sa culture et l’ancienneté de ses monuments écrits, dont quelques-uns paraissent remonter au vi® siècle de notre ère1 2 3. Les monuments écrits du dialecte écossais sont moins nombreux et plus récents; le manx n’a aucune importance historique.
Et d’abord, on trouve dans les plus vieilles dénomina- tions de peuples et de localités appartenant à l’Irlande la preuve irrécusable que le gaélique y fut toujours parlé. Le nom actuel de cette lie, fri», était connu des premiers voyageurs : les Grecs le traduisirent par Iris et terne, d’où les Romains ont fait Hlbernia 3.
1. Chez les Cimmériens, Tauri et Argülae. — Chez les Cinabres, Mori- marusa et Cr onium, ainsi qu'on l'a vu plus haut.
2. De l’affinité des langues celtiques avec le sanscrit, par M. Adolphe Pictet. ln-8°. Paris, 1837. — ü’Cûnn. Rer. hib. Script.
3. fçi;, Diod. Sic. bîyvr,. Strab. — Du latin Hibernia, les Grecs à leur tour ont fait le mot louspvi*.
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En second lieu, l’île de Man ( Mono, } Mannia) représen- tée par les anciens comme une dépendance de l’Hibcrnie et peuplée, suivant eux, de nations hibernicnnes, devait parler aussi, dès les temps les plus reculés, la langue hi- bernienne. Ce que nous savons par des témoignages posi- tifs, c’est que le gaélique n’a point cessé d’y être en usage depuis ie v® siècle 4 .
Si nous passons de l’Irlande dans le pays de Galles, et dans l’ile d’Anglescy, appelée aussi Mona par les anciens Bretons, nous serons étonnés du grand nombre d’appel- lations topographiques étrangères à la langue galloise, et dont les radicaux purement irlandais témoignent, avec certitude, que l’idiome des Gaels a régné sur toute cette côte, antérieurement à celui des Kymri1 2. L’indication tirée des nomenclatures se trouve confirmée par la tradi- tion. Une croyance populaire, qui se perd dans la nuit des siècles, attribue à la race qui a peuplé l’Irlande certaines ruines, certains vestiges d’habitations qu’on trouve çà et là sur les montagnes de Galles et d’Anglesey, cl qu’on appelle communément maisons des Gaels 3. Hors du pays de Galles, dans les comtés méridionaux de l’Angleterre, un pareil travail sur les nomenclatures produit un résul- tat analogue : les dénominations purement gaéliques s’y montrent encore, bien qu’en moindre nombre. A l’aide de ce travail que Lhuydh avait commencé avec une science si profonde, et que d’autres philologues ont continué après lui, on peut suivre, en quelque sorte pas à pas, de l’est vers l’ouest, et de l’Angleterre vers l’Irlande, la double
1. Ptolem.; Æthic.; Oros.; — Cf. O’Connor. Rerum hibern. script, i. 63. seqq.
2. Lhuydh, Pref. to Ir. Dict. et Arch. brit.
3. Cyttie’r Gwyddclod. — Rowland’s Mon. antiq. — Hov. britann. t. H, p. 31, 327.
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INTRODUCTION.
9:1
retraite de l’idiome gaélique et de la race d’hommes qui le parlait.
Dans le nord de l’Angleterre, et à mesure qu’on appro- che de la haute Écosse , le môme fait se révèle avec une évidence plus forte, s’il est possible: ici encore nous pou- vons suivre le mouvement de retraite de la langue et de la race des Gaels du sud au nord et de l’est à l’ouest, jus- qu’à YAlbainn, où se parle encore aujourd’hui le second des dialectes gaéliques1.
Sans doute, au pied de l’Albainn, sur le territoire occupé par les Pietés (confédération sortie des anciennes tribus calédoniennes) les nomenclatures fournissent un très-grand nombre d’appellations kymriqucs2 qui indi- quent un grand mélange de Kymri, ou une longue pré- pondérance de la race bretonne; toutefois on ne peut douter que le fond de la population ne fût resté gaélique; car on voit de très-bonne heure l’idiome des Gaels se déga- ger en quelque sorte du kymrique et reparaître dans presque tout le pays. Sur les côtes occidentales , les émi- grations scotiques ne firent que raviver l’ancien élément aborigène ; elles opérèrent sur la race gaélique un effet pareil à celui de l’émigration bretonne sur l’élément armo- ricain.
L’union étroite qu’on remarque, depuis le ni* siècle de notre ère, entre l’Ilibernie et la Bretagne septentrionale, dont les peuples sont presque toujours nommés ensemble et combattent ensemble les légions de Rome, un auteur latin semble la reculer jusqu’aux temps qui précédèrent la conquête romaine3. Il se représentait alors ces peuples
1. G. Chalm. Caled. pass.
2. Ibid.
3. Natioetiam tune (sul) Julio Cæsare) rudis, etsolis Britanni Pictis modo et Hibernis assueti hostibus. F.um. Paneg. Const. C.ts. xi.
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INTRODUCTION.
comme deux grandes fractions de la race autochlhone liguées contre les envahisseurs bretons et belges. Sous la domination romaine, les fameuses tribus de Calyddon se composèrent, suivant toute apparence, de Gaels plus ou moins mélangés de Bretons. J’ai déjà dit que le fond de la confédération des Pietés devait être considéré comme appartenant à la race gaélique. Le récit traditionnel recueilli par Bède sur les mariages des Pietés avec les tilles des Scots d’Irlande, indique, au milieu des fables qu’il contient, une croyance générale à la parenté de ces deux peuples1. Les Triades galloises énoncent positi- vement que les Pietés étaient des Gaels2. Leur langage, suivant Bède, n’était ni celui des Angles, ni celui des Bre- tons, ni celui des Scots3; il se composait probablement d’un mélange de gaélique et de kymrique.
L’origine hibernienne des Scots ne saurait donner lieu à aucun doute, leur passage d’Irlande en Bretagne, au me siècle, est trop bien attesté par les contemporains4. Les circonstances de leur établissement, telles que Bède les raconte d’après la tradition, semblent démontrer en outre que la population au milieu de laquelle ils étaient venus s’asseoir ne leur était étrangère ni par le langage, ni par les mœurs, ni par le sang.
Si de l’Écosse nous passons aux îles Hébrides, nous y trouvons encore la langue gaélique 5 ; nous la retrouvons
1. Bed. Ilist. 1. 1, c. 12.
2. Gwjddyl Fficti. Trioedd. vn. Prvd.
3. Bed. Hist. 1. 1, c. 12.
4. Gild, de Excid. Brit. c. 11, 12, 15, 21. — Bed. Hist. i, 12.
.... Totam cmn Scotus Iernem
Movil, et infeslo spnmavit remige Tbetis...
Scotorum cumules flevit glacialis lerne.
Claud. Land. Stil. u ; iv. Cons. llonor.
5. lncol.T aiitern omnes hihemice lnqunntur. Polyd. Virp. t, 1.
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introduction. 95
dans tes Orcadcs, au tond de l'idiome en partie norvé- gien nue leurs liabilants parlent depuis le u' siècle .
e n y eut donc un temps où le gaélique régnait dans toute la portion de l’archipel britannique non occupée par les peuples Rymri , et un temps plus éloigné où il régnait sur l’archipel tout entier. Ne doit-on pas y reconnaître sans hésiter, la langue que parlait la race aborigène d Albion et d’Érin, c’est-à-dire la langue du premier rameau gau-
10 Mais, s’il eft est ainsi, dira-t-on, quelle trace cette langue a-t-elle laissée dans les provinces de l’ancienne Gaule . Mal- heureusement pour la philologie, elle s’y est éteinte com- plètement; et nos moyens de recherche, si étendus quant au kymrique, se bornent ici, soit au catalogue des noms de lieux, de peuples, de personnes, soit aux mots signa- lés comme gaulois par les auteurs romains et grecs. Sans doute, les nomenclatures sont un guide assme, quand il s’agit de discerner entre les idiomes de caractère tout à fait différent, tels que le basque et le latin , le latin et les langues gauloises; elles le sont moins, quand .1 la prononcer entre deux idiomes bes-vois.ns qu ont presque toutes leurs racines communes; et c est le ca du gaélique et du kymrique. Ce qui rend surtout ce ta*- va» difficile, c’est l’état d'imperfection ou les mots anciens nous sont parvenus, en passant par les orthographe, latine et grecque"; imperfection qui permet encore de reconnaître les radicaux dans leur constitution générale, mais non pas toujours les formes secondaires qui ditlc-
en particulier (lu savant auteur de. la Ca e onia s'ir et saxonncs,
restés en Angleterre , au milieu des déMtmna iœts r plupart dn
diflère de celui dont nous parlons ici. Le rretmer y
INTRODUCTION.
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rcncicnl les branches d’un môme groupe et les dialectes d’une môme branche. Néanmoins on peut constater en- core, à des signes philologiques certains 1 , l’antique exis-
tetnps sur des mots encore en usage et peu éloignés de leur forme primi- tive; l’autre sur des mots soumis à des causes innombrables d’altération, et qui ont dû traverser d’abord, pour nous arriver, l'épreuve périlleuse d’une prononciation et d’une orthographe étrangères.
1. Pour cette démonstration que je pourrais donner bien plus complète, si l’espace ne me manquait, je choisirai des mots gaulois transmis par les auteurs grecs et latins dans leur intégrité et expliqués par eux, de préfé- rence aux noms de lieux dont l’interprétation laisse toujours plus de place à l’arbitraire. D’ailleurs la Gaule, avant d’ètre conquise par les peuples du second rameau , avait reçu de ceux du premier rameau des dénomi- nations topographiques qui n'ont pas dû toutes disparaître. On pense bien qu’il est impossible d’en faire le triage et de tracer chacun des deux idiomes un cantonnement exact, au moyen des noms de localité. La simi- litude des radicaux produirait d’ailleurs en beaucoup de cas une confu- sion inévitable. C’est donc en général et par masses qu’il faut procéder. Si d’ailleurs, en considérant l’ensemble des mots gaulois donnés en en- tier par les anciens, on reconnaît qu’un grand nombre appartiennent au gaélique plutôt qu’au kymrique, il faudra bien en conclure que le gaé- lique a été parlé dans la Gaule : or, par qui l’aurait-il été, sinon par les peuples du premier rameau ?
MOTS GAULOIS QUI SE RAPPORTENT PLUTOT AU GAELIQUE QU’AU KVMR1QUE.
Galba. Suétone nous dit que ce mol était gaulois et fut donné à un des ancêtres de l’empereur Galba , à cause de son embonpoint excessif : « Quod præpinguis fuerit visus , quem Galbant Galli vocant. » Suet. Galb. 3. En gaélique Galbha signifie force, grosseur; en kymrique, Gallu a la même acception , mais est plus éloigné du mot gaulois ; tous deux , au reste, correspondent au sanscrit Galb’, être fort. Galbe s’est conservé dans les arts du dessin pour signifier rotondité, élargissement.
Gaesum. Ce mot, qui indiquait l’arme nationale des Gaulois, se retrouve encore dans plusieurs composés gaéliques : gaisde, armé ( gae- sata ); gaisg, bravoure, etc.; il manque en kymrique.
Spams gallicus , l’épieu gaulois: gael. sparr, lance; kyrnr. ysper; armor. sparr.
Becco ou Bfccum : « Td valet gallinacei rostrum. a Suet. Vitel. 18. —
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tencc du gaélique dans les provinces de la Gaule, el en particulier dans celles de l’est et du midi , les mieux con- nues des anciens. Enfin, la langue gallo-latine du moyen $ge et nos patois romans et français contiennent un grand nombre de mots qui ne se retrouvent que dans le gaélique
Bec d’oiseau. Gael. beic; kymr. p ig; l’armoricain, bég et bék, reproduit les deux formes.
Mataris et Materis, Matras, arme de jet; gael. mata g , meadag, cou- teau : n’existe pas en kymrique.
Essedum, chariot de transport; gael. ess, un vaisseau.
Combennonts. « Benna , lingua gallica genus veliiculi appellatur : « unde vocantur Combennones in eadem benna sedentes. » Fest.; u In « vase quod vulgo benna dicitur. » Vit. S. Rom. Ven (fen ) en gael. voi- ture; comh, avec; en kymr. cyf-gwain. Le gaélique est plus rapproché.
Vernemetis. v Quod quasi fanum ingens gallica lingua docet. » For- tun. carm. 9. — Ce mot s’explique encore parfaitement par le gaélique :
1» Ver ( fear ) que Forlunat traduit par ingens , signifie en gaélique, supérieur, excellent, proéminent; le kymrique gwor a le même sens; le sanscrit vara correspond à ces deux mots. Le v initial étant étranger aux langues gaélique et kymrique, on le rend dans la piemière par f, dans la seconde par giv, que l’on prononce gou; l’armoricain remplace cette der- nièie combinaison par gu et go.
2» Nemelis, temple. Gael. neimheid, consacré, saint. Ce mot ne se retrouve plus aujourd’hui en kymrique , quoique plusieurs localités appartenant au second rameau gaulois se soient appelées Nemetum, Ne- metacum, Drynemetum , etc. L’orthographe latine fournit aussi la forme Mimidce. « De sacris sylvarum quæ Nimidas vocant. » Conc. Lept. ap. Adel. Mithr. u, p. 65.
Calliomarchus. u Equi unguia. » Marcel. Burdig. Mar ch, cheval dans les deux langues gaélique et kymrique ; cala, gael. dur; en kymr. caled.
Leuca, lieue. « Mensuras viarum nos milliaria dicimus , Græci stadia, Galli leucas. » Isid. Origin. xv, 16 — Aeû-pi, j/irpov ri roXarai?. Hesych. — Au mojen âge, on disait leuga, lega, levia. — Leug, leig, liag, en gael. pierre, borne; lléch en kymr.; en armor. lèv, lieue.
Âëêxvaî KtXr&î rcù; xspx.c— iûwcu; Hesych. Apa, en gaélique signifie
singe; epa en kymrique.
Vri, « gallica vox est qua feri boves significantur. » Isid. — En gael. uras, force, puissance ; manque en kymrique
Volemum, « gallica lingua bonum et magnum intelligunt. » Isid. xvn, 7. En gael. follamhan, grâce, ornement; manque en kymrique.
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ou qu’on explique plus facilement et plus complètement par cette langue que par le gallois ou le breton. Ce qu’il importe de prouver avant tout, dans notre thèse, c’est que le gaélique a été parlé en Gaule; et non-seulement on le prouve, mais on fait voir en outre que la plupart des
lUx,rigis, mot gaulois qui figure très -fréquemment à la terminaison des noms propres et parait indiquer le commandement. Gael. righ, cher, roi ; le kymrique rhuy, qui a le même sens, est plus éloigné; arm. rhy.
Betulla , bouleau. «Gallica hæc arbor », dit Pline, 1. xvi,c. 30. — Gael. beilhe; armor. bésô; kymr. bedw.
Ratis, bruyère; mot gaulois suivant Marcellus de Bordeaux, 25. — Cette plante se nomme en gaélique railh ; en gallois, rhedyne; en armor. raden.
Brace , fleur de farine, suivant Pline , qui donne ce mot pour gaulois : en gael. bracho, braich, signifie l’orge germé, le malt; en kymr. brdg.
Le latin du moyen âge, entre autres mots encore aujourd’hui gaéliques nous fournit les suivants :
Lia, Dnfr., lie de vin ; en gael. lia, flux, humidité; armor. If; gai. lit.
Mcsga, sérum lactis, du petit-lait ; en gael. meadhg ; en vieux français, mesgue et mègue.
Braium «quod lutum interpretatur; en vieux français, bïai; gael. brugh; ne se retrouve pas en kymrique.
Braca, moles, agger; en vieux français, hruie; gael. bruach; n’existe pas eu kymrique.
Battus, batellus, bateau : gael. bat; kymr. bad.
TERMINAISONS DE NOMS DE LIEUX.
Magum, magus, mot qui indique ordinairement une ville située en plaine. Gael. magh, plaine ; kymr maes. — Beaucoup de noms irlandais se terminent ainsi : ardmagh (campus excelsus), dearmagh (campus robo- rum). — Cf. O'Connor. Ant. hib. 11, 27.
Dunum, ville située sur une colline : gael. dm; kymr. din; armor. doun.
Dubrum, ruisseau : gael. dobhar, eau. Vernodubrum , ruisseau des aunes; vern ( fearn ), verne, aune; kymr. gwern et diofyr. — Ùwr en kymr. signifie ean; à en juger d’après les anciennes nomenclatures, ce mot appartient également à l’idiome gaélique.
Gilum, autre mot pour désigner un ruisseau : irl. gil, eau; (en sanscr. g’ala) ; n’existe pas en kymrique.
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mois que les anciens nous ont donnes pour gaulois sont plus rapprochés des formes du gaélique que de celles du kymrique.
J’ai raisonné jusqu’à présent d’après les considérations historiques ou philologiques complètement indépendantes de la ressemblance du mot Gael avec les mots Gallus, Galas et Galatès qui nous ont élé donnés par les Romains et les Grecs, comme représentant le nom générique du premier rameau gaulois : celte question devait se présenter enlin; et il est temps de l’aborder.
Cœuobium Mauzacum in Arvemis, « sic cognominatum eo quod inter vaquas sit conditum. » Gael. meadhon, milieu; aig, eau. — Aig se retrouve en composition dans plusieurs mots gaéliques, par exemple, aigean , la mer.
Aven, eau : gael. abhainn, entre en composition dans un très-grand nombre de mots, Avenio, Aventicum , etc.; la forme kymrique est aivon.
Toi, dol, élévation, excroissance. « Tôles liugua gallica dicuntnr quæ in faucibus intumescere soient.» Isid. Grigin. ir, 1. — Gael. /o(;corn., arm tal ; kymr. tyl.
La plupart des autres radicaux qui entrent dans la composition des noms de lieux gaulois, et qui sont kymriques, ont des correspondants en gaélique, ou s'y retrouvent intégralement.
Le suffixe gaélique ach, que le latin rend par acus et acum , et qui répond au sanscrit aka, sert à former les noms d’agents et les adjectifs; le suffixe kymrique est awg, plus éloigné de l’orthographe latine.
NOMS PROPBES.
Ogmius, l'Hercule gaulois, dieu de l’éloquence. Ogham en gael. signifie lettres, écriture; le kymrique Ogwyddw est plus éloigné.
Apollon, Grannius ou Grannus, parait avoir été une des principales divinités des Gaels d’Albainn ; témoin l’inscription trouvée à Édimbourg. Apollini Granno. (Ir. Acad, xiv, 105). — « G nantis et Gaelhus , sol et « veutus. » O’Connor. I,â4,seqq.; 11, 68. — Irl. Grian, le soleil. Apollon Gianuus n 'était pas un dieu topique, mais commun à toutes les races gauloises et adoré dans un grand nombre de lieux.
Vergobretus, nom du premier magistrat de la cité éducune, se traduit en gaélique par Ver-go-breith, homme pour le jugement, grand juge.: il avait droit de vie et de mort sur tous les citoyens. Citsar. Bell. Gall. 1. xvi.
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INT U UT) UCT 10 N.
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Gael est une contraction île Gadhel, lequel s’écrit aussi Gaiilheal en vertu d’une règle particulière à l’orthographe gaélique, et dont l’explication n’importe pas ici.
C’est un des caractères essentiels des langues du groupe ky mro-gaelique que l’adoucissement graduel de la dentole aspirée dh, jusqu’au point où elle disparait entièrement. Dans les dialectes kyinriques, tantôt elle se change en z ou en h , tantôt elle s’élide; dans les dialectes gaéliques, elle devient muette au milieu ou à la tin des mots, et prend le son de Yy au commencement, lorsqu’elle est sui- vie d’une voyelle douce. Il en résulte, comme on peut pen- ser, une grande variété d’orthographe pour le même mot,
— En kymrique Gwr-gyvraith , est beaucoup plus éloigné de la forme latiue.
Vercingétorix, nom du généralissime des Gaulois dans la guerre de l’indépendance, se traduit en gaélique par les mots Ver-cinn-ceto-righ , grand chef de cent tètes ou capitaine supérieur. On a essayé de rendre ce mot en kymrique par gwr-cyncad-onoych, vir primus in pugna et prœpotens; explication bien arbitraire, comme on voit, et qui produit uu mot bien éloigné de l’orthographe latine.
Orgetorix se traduit mieux aussi par Or-ceto-righ, chef de cent mon- tagnes, que par le kymr. Gorcad-orwych. On pourrait dire la même chose d’un très-grand nombre d’autres noms propres choisis principale- ment chez les nations gauloises de l’est et du centre. — Ce mode de compo- sition se rencontre fréquemment dans les noms propres irlandais; un roi d’Irlande se nomme Conced-cath, Connus ceutum præliorum. Cf. O’Connor, lier. hib. Script, pass.
Enfin , le nom même des Druides , tels que les Grecs et les Romains l’orthographiaient , est plus voisin du gaélique que du kymrique : Drui- dac, gael. druidli, kymr. derwydd.
Ces exemples suffisent, je l’espère, pour prouver la thèse que je sou- tiens. Je ferai , avant de terminer, une remarque qui concerne l’ortho- graphe de la langue gaélique. Dans les deux dialectes irlandais et écossais, l’e simple s’écrivait autrefois; mais l’orthographe moderne l’a éliminé presque partout, et l’a remplacé , au milieu et à la fin des mots , par les diphthongues ea et ei. Ainsi on trouve dans les anciens manuscrits fer pour fear, cet pour ceit et cent. C’est cette ancieunc orthographe qu’il faut suivre, autant que possible, dans les étymologies.
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d’une branche à l’autre; et d’un dialecte à l’autre, au sein de la même branche; j’ajouterai ( ce que j’ai déjà eu l’oc- casion de dire) que les combinaisons de l’alphabet latin sont insuffisantes pour exprimer beaucoup de sons des langues kymro-galliques, et en particulier ceux qui se rat- tachent à cet affaiblissement de la dentale aspirée
Que de bonne heure le mol Gadhel ait éprouvé les varia- tions de prononciation et d’orthographe dérivant de l’affai- blissement du dh, on n’en saurait douter, quand on suit, à travers l’orthographe latine moyen âge, les formes très- diverses qui le représentent, même dans le seul dialecte irlandais. On trouve bien Gadelius, Gadhelus, Goeddus , . Gœthulus, Gaythelus , où la dentale se fait sentir; mais des documents d’une grande antiquité nous fournissent éga- lement la forme Gnyel 2, où la dentale a disparu. La con- fession de saint Patrice porte Gallicis pour Gadhelicis \
1. Voici quelques exemples que je dois à l’obligeance de M. de laVil- lcnrarqué dont la compétence en ces matières est si grande, comme nu sait. Us snut pris dans l’ensemble des idiomes kymro-gaeliques.
Adder (Adher), coulenvre, en gallois , s'écrit et se prononce nor en hreton-armoricain.
A radar, charme, en comique, et en gallois araddr, s’écrit et se -pro^ nonce arazr et arar en armoiicain.
Hleid, loup, comique, bleidd gallois, b/eiz et h/ei armoricain.
B/iddan, année, corn.j blizen , armor., blien , manx. irl.
Btodon, fleur, comique, bloden gallois, bleuzuen et bre.uen armoricain.
Boddar, souid, comique, brnddar gallois, bbuzar et bouar ar.
Brauder, frère, comique, brawdder gallois, brnthair ( broker ) irlan- dais, brrur armoricain.
Cleden, épée, comique, cleddeu gallois, klézé armor., et klehon et kbn (selon les divers dialectes), c/aidh ( c/ai ) irlandais.
Guidon, aibre, comique, yv'idden gallois, gwezen et yutehen armor.
Ces exemp.es, pris au hasard, pourraient être multipUés presque à l’infini.
2. Ford. ap. Dief. Celt. m.
3. Le saint appelle ses frères d’Ii lande Gallici fratret. Cf. ap. O’Conn. 1, HO.
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INTRODUCTION.
Dans les mythes irlandais, un des ancêtres de la race gaé- lique qui l’amène d’Oricnt en Bretagne , est désigné par le nom de Gol ' ; et les chroniqueurs appellent souvent les Gaels Geloni. Toutes ces formes indiquent une disparition complète de la dentale. Des modifications analogues et pareillement très-anciennes se montrent dans le dialecte écossais; témoin le n:ot Argail (le comté d ' Argyle) con- traction de Arre-Gnidhel , frontière des Gaels, mot qui se trouve encore orthographié Arth-Galo *. On peut supposer avec vraisemblance que le^ dialectes gaéliques du conti- nent admettaient ces contractions, qui existent encore au- jourd’hui dans l’autre rameau , entre l’armoricain et le gallois. Rien ne s’oppose donc philologiquement à ce que, chez les nations galliques et gallo-kymriques de la Gaule, le mot Gadliel ait été prononcé de manière à représenter, pour des oreilles grecques et romaines , un son pareil à celui de Gai ou Gâl.
Une curieuse indication , contenue dans la première Triade galloise, vient fortifier cette hypothèse. 11 y est dit qu’avant l’arrivée des Kymri, l’fle de Bretagne portait le nom de Fel-Ynys, (le de Miel , que lui avaient donné les „ hommes de la horde Gâl, ses premiers habitants. Or, ce* nom de Fel-Ynys est emprunté évidemment ù celui tflnis- Fal, un des anciens noms de l’Irlande 3, ce qui ne permet
1. Golamh ou Milesius, auteur de la race milésienne; il se confond sou- vent, dans les légendes irlandaises, avec Gadhel ou Gaythelus, personni- fication de la race des Gaels.
2. Airegathel dicitur , quasi margo Scotorum, sive Hybernensium. —
Apud Argail applicuerunt Scoti, qui et II ibernienses, quod sonat latine
margo Scotorum, eo quod Scoti ibidem applicuerunt ad facieudum damna Britannis, vel quia locus ille proximior est Hihernis ad applicandum. » Cf. Dief. ni, p. 301.
3. Tri enw Ynys Prydain : cyn ei chiffanneddu y Gai Grc ai galwai Clos Merddvn; gwedl et f.hnffael y Fel Ynys .. Trinedd yn. Pryd. 1. —
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